En prenant le pari de rendre compte de la Chine contemporaine à travers le prisme d’un sport américain qui y fut banni pendant 30 ans (la boxe, considérée trop brutale par les autorités, qui voyaient là une caractéristique du capitalisme), le documentariste Yung Chang (Up the Yangtze) fait de China Heavyweight un exposé touchant sur les tensions qui alimentent le désir du pays et de ses habitants de s’ouvrir sur le monde tout en maintenant leur fierté et leur autonomie nationales.

Depuis le tournant des années 2000, la boxe gagne en popularité en Chine, certains de ses combattants brillent à l’étranger et gagnent des médailles olympiques. Dans cette foulée, de nombreux entraineurs écument les écoles de provinces afin de recruter de jeunes talents prometteurs. Le film se concentre sur deux garçons, He Zongli et Miao Yunfei, qui voient dans la boxe un moyen d’échapper à la pauvreté et de devenir des vedettes, et sur l’un de leurs entraineurs, Qi Moxiang, qui décide après de nombreuses années de retourner sur le ring afin d’inspirer ses étudiants.

Gilets Adidas et Nike sur le dos, Muhammad Ali et Mike Tyson comme modèles affichés sur les murs de leurs dortoirs au fil des compétitions, désir ardent de sortir de leur « trou paumé » et de visiter le monde : China Heavyweight illustre parfaitement comment s’opère l’attrait de l’occident chez les jeunes chinois. Opposée aux valeurs traditionnelles aux yeux de certains (l’incompatibilité d’une violence « œil pour œil » avec le confusionnisme, par exemple), la boxe américaine fait rêver des milliers de jeunes à travers le pays. Mais comme le dira très justement la mère de l’un de ces pugilistes en herbe, qui entend vraiment parler de boxeurs riches et célèbres en Chine? Les espoirs sont donc invariablement déçus et la vie reprend abruptement son cours; les garçons devront se trouver du travail pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille, tandis que Qi Moxiang continuera d’arpenter les terrains de récréation des écoles en faisant miroiter richesses et célébrité aux plus naïfs, tout en les assurant que de la sorte ils feront honneur à leur pays.

Et voilà où se situe toute l’ironie du film, exposant assez clairement comment l’économie de marché qui prévaut dans cette République socialiste ne peut soutenir sa propre expansion sans détruire au passage quelques rêves de liberté à l’américaine. Les habitants du pays de l’oncle Sam, particulièrement les plus défavorisés, vivent chaque jour de type de désenchantement (voir absolument le documentaire Hoop Dreams de Steve James à ce sujet), mais la naïveté ici, parce que plus profonde, fait un peu plus mal. Yung Chang nous la partage à la fois avec affection et retenue, pour un portrait fascinant de volontés en mouvement. Et pour la Chine, la Longue Marche continue.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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