Ils sont parmi les plus brillants programmeurs des États-Unis et se réunissent chaque année dans une salle de conférence d’un hôtel pour faire combattre leurs ordinateurs aux échecs. Nous sommes au milieu des années 80 : le célèbre Deep Blue n’est alors qu’une étincelle dans les circuits de ces mastodontes informatiques qui doivent être déplacés à quatre bras. Le vainqueur de ce tournoi sans pitié aura la chance d’affronter son hôte, un être humain, bien évidemment. Comme le dira si bien un participant : la guerre c’est la mort, l’enfer c’est la souffrance, les échecs c’est la victoire. Et ici l’objectif est bien entendu de gagner, d’atteindre l’infaillibilité, une sorte de perfection programmée à annihiler le facteur aléatoire humain. Mais la machine n’est-elle pas invariablement l’extension de son créateur? Peut-elle préférer jouer contre un être en chair et en os plutôt qu’avec une semblable? Et qu’est-ce que la comédie indépendante américaine vient foutre là-dedans?

Pape déchu d’un mouvement désavoué dès sa genèse par ses représentants (le mumblecore – prenez Woody Allen, Jean Eustache et John Cassavetes avec le budget d’un sketch de Funny or Die), Andrew Bujalski s’était fait discret depuis Beeswax, qui avait charmé un pan de la critique américaine en 2009. Le retour tant attendu est plus de l’ordre de l’affection détachée que de la véritable exploration douce-amère de marginaux, en occurrence ici des geeks, 25 ans avant que le terme se popularise jusqu’à perdre tout son sens (The Big Bang Theory). C’est surtout dans l’opposition que les sujets du réalisateur gagnent en épaisseur et en humour, surtout avec les participants d’une thérapie de couple partageant la même salle que le tournoi. La trame sonore terreuse, composée de chants folk à la Joni Mitchell, rend compte du malaise que trimballe avec eux ces obsessionnels déconnectés du reste du monde. Mais les situations incongrues ne sombrent jamais dans la comédie bêta américaine, Bujalski étant plutôt intéressé à gratter l’étrangeté d’un monde auquel nous avons rarement accès au cinéma. Visuellement, tout ramène à une ère protonumérique – le film a été tourné à l’aide d’une caméra vidéo à tube datant du tournant des années 70 – avec comme résultat une image en noir et blanc à la lumière baveuse, laissant une trainée, une empreinte du mouvement. Ici, les matériaux techniques ne sont pas considérés comme obsolètes en soi, mais comme autant d’outils aux paramètres à réapprivoiser, générateurs de possibles esthétiques auxquels le numérique ne peut mener à moins de singer, de tricher. Computer Chess s’amuse autant avec ses sujets qu’avec son support filmique (multiples écrans, surimpressions pixélisées, distorsions analogiques) et cet enthousiasme transparaît à l’écran.

Comme exercice qui ne se prend pas trop au sérieux, le film est une réussite qui réaffirme le talent de Bujalski et Cie. Mais ce refus de s’investir – posture ironique, je-m’en-foutisme? – de son réalisateur en fait tout au plus un divertissement, quoique futé et amusant, rapidement mis de côté.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.