Dans sa vie bédéesque originale, La Vie d’Adèle s’appelait Le Bleu est une couleur chaude. Le passage d’un titre à l’autre est justifié entre autres par la transformation de la narration : de Clémentine, narratrice post mortem par le biais du journal intime dans la BD, le film met Adèle, le même personnage, au centre de sa vision du monde. Ça commence à quinze ans, en seconde de littérature, alors qu’Adèle est poussée par ses amies vers Thomas, beau jeune homme de terminale. Elle est sans amour pour lui et, apparemment, sans vouloir se l’avouer, sans attirance pour les garçons en général. Et surtout, il y a cette fille aux cheveux bleus qu’elle a aperçue avant de la revoir dans un bar lesbien. Tout s’enclenche, puis le premier amour devient après quelques années la première peine d’amour, d’où les deux chapitres en sous-titre.

Le coup de foudre, qui est à l’amour ce que l’orgasme simultané est au sexe, tombe sur un arbre au milieu d’une forêt; calciné, il reste seul debout dans une clairière artificielle aménagée par un feu dont on ne saura rien. En clair, les gens qui entourent Adèle, les amiEs horrifiéEs ou non de son homosexualité supposée, l’ami gay qui l’amène dans les bars et permet la deuxième rencontre entre Emma et elle, jusqu’à la famille et Sabine, l’amoureuse d’Emma au début de sa passion, cet entourage, donc, disparaît sans bruit, sans raison, ce qui amène à penser que chaque groupe et chacunE n’occupe qu’une fonction utilitaire au récit (dans l’ordre : la confrontation aux préjugés, l’accompagnant, l’exposition sociale, et rien du tout, dans le cas de Sabine). De même, le groupe d’amiEs d’Emma figure son caractère et le met en opposition à celui d’Adèle. La sensation de vie réelle que devrait sécréter ce fourmillement est brisé dans sa possibilité par le scénario qui les discarte dès leur fonction « épuisée » (et pourtant!)

Une fois le monde évanoui autour d’elles ? touTEs les clientEs d’un café dans lequel l’une masturbe l’autre par-dessus les vêtements, pour prendre un exemple d’un autre genre ?, il reste leur couple. En fait, il reste surtout de la baise* « passionnée » en jouissance continue (le plus souvent, on cherchera en vain l’amour et la tendresse), des pleurs et de la morve en quantité égale à la dramaticité de la situation, la lèvre molle et le regard vague d’Adèle qui ne sont pas exclusifs à cette période, et des discussions de désaccords polis. C’est maigre et c’est dès lors difficile de croire à cet amour : il n’y a que peu d’actions, de gestes et de paroles pour nous le montrer. Abdellatif Kechiche se rattrape de justesse dans la tendresse et le désir précédant et, surtout, suivant la relation.

Une fois tout cela dit, il faut aussi admettre plusieurs choses, entre autres la beauté délicate du montage qui accorde une importance justifiée à tous les éléments du récit d’apprentissage d’Adèle. L’idée d’intégrer le bleu un peu partout dans le décor ou dans la lumière ?ce qui au demeurant pourrait avoir l’air d’une astuce boboche, énième reprise après Kieslowski et Lynne Ramsay, ou Hitchcock et Spielberg dans une moindre mesure ? tient la route et, ce serait une impression à vérifier, semble refléter avec précision (selon la matérialité, la provenance, &c., de la couleur) les états des personnages ou annoncer l’inévitabilité du destin d’Adèle, par exemple. Kechiche ou Sofian El Fani, son directeur photo, ont un talent pour trouver des éléments de décor signifiants et magnifiques. En font foi les lilas enveloppant le petit conifère qui recueille le mot de séparation entre Thomas et Adèle ou l’opposition entre le platane au branches taillardées et celui, imposant, enraciné pour une vie, sous lequel Adèle et Emma débutent leur amour et auquel Adèle revient, encore amoureuse, après la fracture. Tous ces points annoncent une simplicité qui ne « siérait » pas à une grande œuvre. Au contraire, la relative simplicité de la démonstration sert ce film. Quant à la prétention que ce soit une grande œuvre, nous n’avancerions rien de tel sans toutefois avoir l’audace mal placée de le juger un mauvais film.

Kechiche est un excellent réalisateur, mais il y a trop d’éléments mal conçus pour que ce soit une réussite sur toute la ligne. Déjà, pour pousser plus loin que l’auteure de la BD Julie Maroh, si Kechiche, avec le même talent, avait été une femme homo/bi/pansexuelle et avait tourné la même adaptation, on peut fantasmer que le coup de foudre aurait laissé encore plus de marque qu’il ne l’a fait. Quoique, la réception critique cannoise composée en majorité d’hommes hétérosexuels (ce n’est pas un reproche : c’est comme ça, c’est tout) aurait-elle été semblable? Il y a de quoi s’amuser dans les conjectures…!

 

* Ce point précis sera discuté dans une analyse séparée, toujours sur Le Quatre trois.