Le roi et l’oiseau | Paul Grimault | France | 87 min

The Taste of Money | Im Sang-soo | Corée du sud | 114 min

Dead Man Talking | Patrick Ridremont | Belgique | 101 min

Paradies : Hoffnung | Ulrich Seidl | Autriche | 91 min

The Housemaid | Im Sang-soo | Corée du sud | 106 min

C’est assez bien d’être fou | Antoine Page | France/Belgique | 104 min

A Good Lawyer’s Wife | Im Sang-soo | Corée du sud | 106 min

The President’s Last Bang | Im Sang-soo | Corée du sud | 102 min

Zaytoun | Eran Riklis | Feance/Royaume Uni/Israël | 110 min

Discopathe | Renaud Gauthier | Québec | 75 min

Paradies : Glaube | Urich Seidl | Autriche | 113 min

Le pouvoir | Patrick Rotman | France | 105 min

Aelita : Queen of Mars | Yakov Protazanov | Russie | 111 min

OXV : The Manual | Darren Paul Fisher | Australie/Royaume-Uni | 105 min

Naked Opera | Angela Christlieb | Luxembourg/Allemagne | 85 min

Paradies : Liebe | Ulrich Seidl | Autriche | 120 min

Arrugas | Ignacio Ferreras | Espagne | 89 min

Alyah | Elie Wajeman | France | 90 min

Polyester | John Waters | États-Unis | 86 min

Don Jon | Joseph Gordon-Levitt | États-Unis | 90 min

Prisoners | Denis Villeneuve | États-Unis | 146 min

Le roi et l’oiseau | Paul Grimault | France | 87 min

Le roi Charles Cinq et Trois font Huit et Huit font Seize de Takicardie est, on ne vous fera pas de surprise, logique et sanguin, deux caractéristiques qui composent mal ensemble devant les esprits libres et les amoureux. De là, si lui ou son double décide que la Bergère doit épouser le roi, ce n’est pas un petit ramoneur de rien du tout, amant de celle-ci, qui contrecarrera ses plans.

Fable politique antiautoritaire ? mais pas que ?, indubitablement du côté des pauvres hères, cousins de ceux du Metropolis de Lang, des fauves envoûtés par le son de l’orgue de barbarie, de l’Oiseau et de ses petits, de la Bergère et du Ramoneur qui veulent s’aimer en paix, Le Roi et l’Oiseau déploie des thèmes chers à Prévert, cosignataire du scénario avec le réalisateur Grimault. Peint sur fond de rétro-science-fiction parsemé de touches surréalistes, Grimault, qui a remanié le film pendant treize ans ? il a racheté aux enchères les négatifs après avoir été écarté du montage final ?, prend plaisir à animer avec plus de mollesse (on pense aux Merry Melodies des années 1930-1940) les policiers et les larbins du roi que les jeunes en cavale et le peuple, plus naturels, plus « humains ». Le texte comme l’image sont ingénieux tout en ne laissant jamais les enfants traîner derrière. Justement, les enfants présents lors de la projection ont semble-t-il apprécié l’histoire et l’univers, même si on ne les tenait pas artificiellement occupés avec des flashs, des cacophonies de plans et des couleurs pétantes comme on peut en voir dans les recettes reprises par le pire de l’animation. En fait, s’il n’y avait qu’un reproche à formuler, c’est que le film aurait dû être un iota resserré en fin de course.

Le Roi et l’Oiseau demeure un chef-d’œuvre qu’il faut revisiter. **** 1/2 (Louis-Augustin Roy)

The Taste of Money | Im Sang-soo | Corée du sud | 114 min

Un homme à tout faire fait tout pour se tenir éloigné des machinations les plus sordides d’une riche famille coréenne, mais pas trop loin pour ne plus humer l’odeur des billets neufs. Infidélité et meurtre au menu.

Bâtard de The Housemaid dont on voit un extrait à l’intérieur même du film, The Taste of Money failli dans son intention d’élargir l’« horizon moral » du précédent. Où l’infidélité dans le premier engendrait des questions qui elles-mêmes en produisaient d’autres intéressantes, l’infidélité dans le deuxième va simplement au bout de sa logique de vengeance. Son romantisme dix-neuvièmiste n’est pas des plus légers.

Toujours aussi éclaté dans la forme, en particulier dans ses mouvements d’appareil, Im Sang-soo réussit des accélérés significatifs, ce qui est une rareté cinématographique, mais lèche tant et tellement ses images qu’elles en deviennent baveuses. La juste balance fond/forme qu’il avait trouvée dans The Housemaid n’est plus. Comme ses personnages qui boivent du vin en baisant pour marquer leur détachement et la hiérarchie confondue des plaisirs, on aurait bien pris une coupe pour avoir autre chose à déguster lors de cette projection. ** 1/2 (Louis-Augustin Roy)

Dead Man Talking | Patrick Ridremont | Belgique | 101 min

Risible, stéréotypé, Dead Men Talking aura été ma grande déception de la cuvée 2013 du FCVQ. L’histoire pourtant est captivante : un homme dans le couloir de la mort profite d’un vide juridique pour que ses dernières paroles lui permettent de retarder sa mise à mort, étirant la durée de son discours jusqu’à la limite du temps admis pour l’exécution.

Incapable de trouver son ton, le film navigue entre épouvantable comédie (du style Astérix aux Jeux olympiques) et film à propos. Certains acteurs n’entendent pas du tout à rire (Patrick Ridremont, le condamné à mort, et François Berléand, le « bourreau ») alors que tous les autres ne cessent de cabotiner avec leurs airs grotesques. En fait, l’écart est si frappant qu’on en vient à se demander si les deux moitiés de la distribution jouent dans le même film. Et toutes ces mauvaises blagues et ces accents démesurés de caricatures jurent horriblement d’avec le propos glauque du film (Patrick Ridremont lui-même ne semble trouver drôle personne).

S’enlisant dans une mare de clichés, utilisant de ridicules métaphores, tout dans Dead Men Talking joue trop gros, y compris la majorité des acteurs. D’ailleurs, il est étonnant de constater que Ridremont arrive à livrer la marchandise en tant qu’interprète, mais se plante aussi royalement dans sa réalisation. Parce que oui, cette réalisation est de son cru. Mais qui aurait pensé qu’un acteur sérieux désire participer à un cirque pareil où rien n’est mémorable à part notre ennui mortel? * 1/2 (Caroline Savard)

Paradies : Hoffnung | Ulrich Seidl | Autriche | 91 min

Mélanie, 13 ans, passe quelques semaines dans un camp d’amincissement aux règles strictes. Entourée de garçons et de filles partageant sa « condition », elle s’éprendra d’un médecin d’une cinquantaine d’années, qui lui retournera de travers ses avances.

À la lumière des deux premiers films de la trilogie Paradies, Liebe et Glaube, Hoffnung paraît inconséquent. Pourtant, les impacts du drame inhérent dans ce cas précis, compte tenu de l’âge et de la naïveté de Mélanie, sont plus tangibles et aisément compréhensibles. Alors pourquoi sommes-nous moins investis? C’est que Hoffnung est moins le récit d’une agression, comme il est présenté, que celui d’une découverte du corps sexué. Avec la puberté, Mélanie devient une femme avec des fantasmes et un objet de désir pour les hommes. En aguichant son médecin, elle n’est plus la victime innocente que l’on s’imagine d’abord. Évidemment, le médecin transgresse à peu près une douzaine de règles de conduite que lui impute sa profession, que Mélanie soit mineure ou non, mais il n’est pas le sujet ici; il ne reste qu’un catalyseur des premiers sentiments de la jeune fille.

Peut-être parce qu’à cet âge l’esprit n’est pas encore formé ou entièrement défini et que Seidl choisi « d’épargner » son personnage principal en coupant plusieurs scènes avant de sombrer dans le beurrage graphique, un mur s’installe entre l’écran et le spectateur, appuyé sans doute par l’aspect épisodique de l’histoire (quelques semaines dans un camp d’été). Cette parenthèse risque de changer à jamais la vie de Mélanie; pour nous elle reste en suspend, magnifique dans la justesse de sa monstration des premiers émois amoureux, tout en étant quelque peu statique et désincarnée. Seidl démontre encore une fois que n’importe quel non professionnel vaut mieux qu’un acteur d’expérience ou fraîchement sorti du conservatoire d’art dramatique. *** ½ (Jason Béliveau)

The Housemaid | Im Sang-soo | Corée du sud | 106 min

Une nourrice se prend d’amitié pour les enfants née et à naître du couple qui l’emploie. Le père se prend d’un peu plus que d’amitié pour la nourrice. Le thème de l’infidélité travaillé dans The President’s Last Bang et A Good Lawyer’s Wife et que l’on retrouvera vraisemblablement dans Do-nui Mat (The Taste of Money) est ici bien exploité, plus approfondi.

À la suite d’une intro encore un peu déconcertante, Im Sang-soo mène plus gentiment son récit – moins ambigu, tel le titre – tout en conservant ses envolées et son emphase stylistiques. Le résultat est supérieur dans sa facture; le récit, lui, y prend en force, malheureusement jusqu’à cette exagération agaçante qui a aussi grevé A Good Lawyer’s Wife. N’empêche, Im sait tenir l’audience sur le qui vive, sait faire rire dans la noirceur de ses récits et sait filmer le sexe, ce qui peut paraître banal mais n’est vraiment pas donné à tous et à toutes. *** 1/2 (Louis-Augustin Roy)

C’est assez bien d’être fou | Antoine Page | France/Belgique | 104 min

Road movie singulier s’il en est un, ce film nous présente le parcours du réalisateur Antoine Page et du dessinateur Zoo Project, de la France à Vladivostok. Le spectateur les accompagne dans leur périple, où ils rencontrent une panoplie de gens dont ils dressent le portrait ; on y parle avec nostalgie de l’URSS et du communisme, dans des coins reculés de l’Ukraine ou de la Russie. Partout où ils passent, Antoine filme et Zoo Project peint ou dessine – vache, poules, marins – et, de façon compulsive, il laisse ses traces derrière lui, parfois en format géant sur une grange abandonnée. À Odessa, ses acétates retracent la révolution d’octobre et on assiste ensuite à la création d’une impressionnante installation dans les tristement célèbres escaliers.

Divisé en chapitres rabelaisiens, le film présente de façon amusante le parcours des deux amis, même si plusieurs pannes et autres imprévus ponctuent leur voyage. Entre le documentaire, le film d’art et le road movie, C’est assez bien d’être fou, par sa forme originale, invite au voyage et pousse à la rencontre. D’une fraicheur et d’un esthétisme marquants, le film constitue un exercice de style cohérent et admirable. On se laisse transporter dans plusieurs plans contemplatifs inusités et on part à la découverte d’endroits, mais surtout de gens fascinants. **** (Maxime Labrecque)

A Good Lawyer’s Wife | Im Sang-soo | Corée du sud | 106 min

Encore un titre équivoque : qui est bon ou bonne, l’avocat ou la femme de l’avocat? Le film ne permettra pas de trancher avec certitude cette ambiguïté – se penche sur les infidélités respectives d’un couple séoulien.

L’impression d’égarement est sensiblement la même que pour The President’s Last Bang. Au surplus, un revirement capital et invraisemblable survient out of the blue et se paye le luxe d’être passé au filtre ou à l’étalonnage vert, couleur qu’on ne s’explique pas – est-ce encore faute d’une véritable connaissance de la culture coréenne? Peut-être, mais ce n’est que supposition. – Le style est ampoulé, les mouvements de caméra complexes sans que l’on sente toujours ce qui en est transmis, on a envie d’avoir le réalisateur à côté pour s’étonner grossièrement : « mais y sert à quoi, ce travelling-là? » On paraphraserait le mot de Joseph II à Mozart (« Trop de mouvements, mon cher Im Sang-soo! ») qu’on pourrait bien avoir la même réponse : « Monsieur, pas un de trop. » On se revoit dans deux cents ans pour vérifier et on en reparle.

Reste une danse solitaire d’un érotisme magnifique et bleuté, un humour qui transcende tous les registres; reste en fait à dire, s’il n’est pas trop tard, que le critique qui critique ces deux films se doute qu’il ne possédait pas la sensibilité pour donner une vision claire et juste de deux œuvres qui autrement pourraient – il en est sincèrement convaincu, en témoignent les notes qui ne sont pas aussi écorchantes que les commentaires – plaire à beaucoup de cinéphiles, et pas des moins exigeants. Si ces films étaient des procès, il ne serait ni procureur, ni avocat de la défense, mais ce gars arrivé en milieu de séance, qui s’assoit, puis file en douce parce qu’il s’est trompé de salle… *** (Louis-Augustin Roy)

The President’s Last Bang | Im Sang-soo | Corée du sud | 102 min

Titre sympathiquement équivoque – relate les quelques heures précédant et suivant l’assassinat du dictateur militaire sud-coréen Park Chung-hee. Le réalisateur Im Sang-soo arrache à l’Histoire un tout petit moment qui ne semble pas complet en lui-même, comme s’il commençait et finissait son récit au milieu des événements. Il signe une intro décousue – qui est ce « il » dont ils parlent depuis deux minutes?, on le saura après, mais trop tard pour que ce soit utile à la compréhension –, une empilade de scènes courtes dont les tenants sont difficiles à saisir. Le reste du film est à l’avenant : apparemment, Im s’adresse à un public qui connait l’histoire et la culture coréennes. En même temps, les motivations de l’assassin étaient et sont encore incertaines, ce qu’Im traduit adéquatement, mais qui n’aide pas tellement à comprendre les implications de la trame narrative. ** 1/2 (Louis-Augustin Roy)

Zaytoun | Eran Riklis | Feance/Royaume Uni/Israël | 110 min

En 1982 à Beyrouth, Yuni, un pilote de chasse israélien (Stephen Dorff) est descendu et capturé par des réfugiés palestiniens. Parmi eux, Fahed (Abdallah El Akal), un jeune garçon de douze ans orphelin traîne entre l’école, la maison de son grand-père et les leçons de guerre données par les extrémistes. Tous deux sont programmés pour se détester l’un et l’autre, mais ils scelleront ensemble une entente : si Fahed libère Yuni, celui-ci le conduira vers la terre de ses ancêtres pour lui permettre de retrouver la maison de sa famille. C’est à travers ce périple qu’une sorte de complicité va poindre entre les deux, tiraillée entre amour et haine, méfiance et confiance.

Plongés au cœur d’une société meurtrière, la violence est partout, banale et cruelle. Bien malheureusement, il est fascinant de voir avec quelle désinvolture les enfants sont initiés à cette barbarie, avec quelle facilité on a remplacé les fusils en plastiques par de vraies armes. Malgré le ridicule de quelques scènes, c’est avec beaucoup de simplicité qu’on dépeint la réalité inimaginable dans lequel évoluent et meurent ces réfugiés palestiniens qui ne s’alimentent que de vengeance dans ce cycle de violence qui s’en finit plus. Bien que Zaytoun soit parfois tiré par les cheveux, le propos n’en n’est en rien diminué et les images de paysages dévastés frappent. Touchante, la relation quasi paternelle qui se développera entre les deux protagonistes laisse le spectateur sur un infime espoir de paix aussitôt balayé par cette réalité qui semble s’être figée dans le temps, où rien n’a changé. *** (Caroline Savard)

Discopathe | Renaud Gauthier | Québec | 75 min

Quelle histoire savoureusement saugrenue que met en scène le film Discopathe. Le titre, fort éloquent, présente le portrait d’un jeune new yorkais, Duane Lewis. Traumatisé par la mort violente de son père sur fond de musique disco, il est empreint d’une irrésistible envie de tuer lorsqu’il entend un air frénétique. Sa première victime est une jeune femme, qu’il assassine dans une discothèque, sous le plancher lumineux, alors que la foule y danse compulsivement. La scène, réalisée de main de maître, est ponctuée d’éclats de lumière multicolores se mêlant aux jets de sang. En outre, le travail sonore est remarquable, car il plonge le spectateur dans la tête du tueur, et fait ressurgir ces basses fréquences ou ces violons déchainés qui peuvent tout faire basculer.

Qu’on ne s’y méprenne pas : Discopathe est un film tout ce qu’il y a de plus gore, mais présenté dans des mises en scènes d’une esthétique indéniable. Entre autres, le travail sur la direction artistique est impressionnant, et on plonge dans la période de transition entre les années 70 et 80, de New York à Montréal, dans un collège de jeunes filles où travaille désormais Duane. Tout est tellement exagéré que l’on bascule aisément dans l’absurde, ce qui évite au film d’être profondément choquant. L’humour qui pointe à des moments inattendus dans le film, l’absurdité du concept, les images crues mais artistiques – soulignons ici, notamment, le travail de Rémy Couture pour le maquillage à effets spéciaux –, le jeu parfois décalé de certains comédiens et la musique omniprésente ajoutent au plaisir filmique. Au final, ce film s’adresse à un public averti et habitué au genre, ce qui explique qu’il soit présenté conjointement par Fantasia. Bref, il s’agit d’un film original, qui s’assume et qui joue constamment avec le spectateur, en croisant plusieurs genres dans un film gore qui saura plaire aux fans du genre, à en juger par les rires des spectateurs lors de la projection. *** 1/2 (Maxime Labrecque)

Paradies : Glaube | Urich Seidl | Autriche | 113 min

Les vacances pour Anna Maria consistent à faire du porte à porte dans les appartements d’immigrants en trimballant une gigantesque statue de la Vierge Marie dans le but de les convertir au catholicisme. Le soir avant de se coucher, après maintes prières à s’user les genoux, elle prend le soin de se flageller pour expier ses péchés. Habituée d’aller chez « l’autre », celui-ci débarquera un beau jour chez elle, en la personne de son ancien époux qu’elle n’a pas vu depuis deux ans… et qui est musulman, soit dit en passant. C’est que la conversion d’Anna s’est fait entretemps et pour des raisons obscures.

Jeu de chat et de souris dans un huis-clos (une demeure aux pièces hétérogènes), Paradies : Glaube a parfois des airs de Tom & Jerry. La haine mutuelle que cet homme et cette femme partagent est tirée à si gros traits qu’elle en devient loufoque. L’absurde est poussé au paroxysme et cet acharnement contre le couple descend directement du ciel, œuvre d’un dieu moqueur (Seidl lui-même) content de les voir s’entredéchirer en son Nom. Est-ce que le film s’évertue à tourner en dérision les croyants, ou du moins à  mettre à jour leurs hypocrisies? Le portrait est grotesque, parfois choquant pour choquer (la scène de découverte dans le parc), mais ne dérogera jamais à la violence qu’il met en scène. Beaucoup plus rigide que le premier film de cette trilogie, consacré au concept de l’amour, Glaube est réalisé de façon pieuse, consistant en une succession de plans fixes préservant une certaine distance des sujets. Nous aurions aimé un peu plus de proximité, mais la décharge fait mouche.

*** ½ (Jason Béliveau)

Le pouvoir | Patrick Rotman | France | 105 min

« Le pouvoir donne à la personne qui l’exerce une mission qui doit l’élever », affirme le Président de la République française, François Hollande, dans ce documentaire. Dès le jour de son entrée en fonction – exit Sarkozy et Carla – on suit le nouveau Président dans ses tâches quotidiennes à l’Élysée. Une caméra à l’épaule, tremblante, le suit alors qu’il sillonne les corridors du palais. Parfois, on préfère le trépied lors de rencontres plus importantes. A-t-on voulu, par l’aspect plutôt amateur de la prise de vues, amener un aspect « croqué sur le vif », ajoutant ainsi à l’idée que ce qu’on nous montre est vrai ? On croise de nombreux ministres, on évoque d’importants enjeux sociaux et militaires et on organise des cérémonies dans ce documentaire aux allures d’une émission de télé-réalité. Cela dit, les « personnages » évitent autant que possible de regarder la caméra, et jamais le Président n’est directement interrogé. Ponctuellement, sa voix-off livre certaines réflexions philosophiques sur sa façon de diriger le pays. Mais qu’essaie-t-on de nous dire dans ce documentaire ?

Certes, on apprend à découvrir François Hollande, la personne, mais on comprend également davantage le rôle du Président de la République. Fonction didactique ? Possiblement. On essaie surtout de brosser le portrait d’un homme nuancé, qui peut sembler facile d’approche, mais qui sait affirmer son autorité. Coup de publicité ? Sans doute en partie. Accompagné d’une musique parfois bonhomme, le documentaire est cependant loin du thriller politique. Il manque une part de fougue et d’énergie. On donne l’impression que Hollande est en contrôle, toujours posé et sympathique. Un homme du peuple, accessible, qui a la situation bien en mains. Tentative d’afficher la transparence et l’ouverture du gouvernement ?

Au final, on retient surtout que, dans l’avion présidentiel, on mange des macarons pendant les réunions. *** (Maxime Labrecque)

Aelita : Queen of Mars | Yakov Protazanov | Russie | 111 min

Malgré son indéniable valeur historique, Aelita : Queen of Mars se heurte à un obstacle qui transcende le muet ou le noir et blanc, un scénario chancelant. Souvent confus, tirant en tous sens, parfois déconcertant, ce très long film de la Russie soviétique est considéré par certains comme le tout premier long métrage de science-fiction, au détriment du Cabinet du docteur Galligari. Navigant entre fascinant et fastidieux, Aelita est souvent conventionnel et se tient plutôt loin de l’exubérance de l’expressionnisme allemand qui plongeait le spectateur dans un univers complexe et inconnu. On s’intéresse donc à Los (Nikolai Tsereteli), un ingénieur moscovite qui, après avoir reçu un étrange message radio, entreprend de construire un vaisseau spatial afin de se rendre sur la planète Mars. Parallèlement, Aelita (Yuliya Solntseva), une princesse martienne, vit sous le joug des « doyens » qui la contrôlent et qui tentent de l’empêcher d’observer par un télescope la Terre et  par le fait même Los, l’objet de son obsession.

Avec de fortes influences cubistes, les décors et costumes extra-terrestres valent le détour à eux seuls et suscitent l’admiration devant tant de moyens pour l’époque et tant de créativité. Intéressant pour le regard qu’il permet de jeter sur la société communiste de l’après-révolution, Aelita demeure parfois difficile à visionner par son caractère propagandiste. Bien sûr, les messages sont partout, mais ils sont parfois moins subtils que d’autres puisqu’à un certain moment, on va même jusqu’à carrément interrompre l’histoire du film pour y insérer des messages de propagande. Bien qu’il soit un classique, on comprend pourquoi l’Histoire du cinéma aura écarté Aelita : Queen of Mars tant ce film qui s’affiche si clairement communiste détone d’avec les autres productions occidentales de l’époque. *** (Caroline Savard)

OXV : The Manual | Darren Paul Fisher | Australie/Royaume-Uni | 105 min

Au départ, la prémisse de ce film de science-fiction sentimental est plutôt séduisante : chaque être humain émet une certaine fréquence qui détermine sa destinée. Plus les fréquences sont hautes, plus la chance vous sourit. Mais on ne peut mélanger les « castes », car lorsque les extrêmes se rencontrent, un désastre est imminent. C’est ce qui se produit avec les deux protagonistes : d’un côté, Marie est choyée par une haute fréquence exceptionnelle, mais pour Zak, évidemment, c’est tout le contraire. Épargnons ici tous les douteux parallèles avec Titanic pour nous concentrer sur la structure du film en soi.

Si, au départ, ce monde parallèle amène des questionnements intéressants et que la dimension sonore est, somme toute, bien travaillée, le film s’essouffle avec une rapidité déconcertante. Le scénario, plutôt que de jouer dans la finesse, est beaucoup trop chargé. On a voulu y mettre une pléthore d’informations et, surtout, on surcharge le spectateur avec une quantité d’explications plutôt douteuses, notamment sur le fameux « Manuel », qui permet de contrôler les gens avec des mots précis qui émettent certaines fréquences. Plus le film progresse, plus il s’embrouille dans de multiples détours. On pousse beaucoup trop loin les détails, dans un film qui s’éternise et qui aurait gagné à jouer la carte de la sensibilité, plutôt que de basculer dans un complot mondial. Même si la réalisation, encore imparfaite, n’est cependant pas mauvaise, OXV : The Manual est trop démonstratif et ne prend pas les bons moyens pour arriver à ses fins. ** (Maxime Labrecque)

Naked Opera | Angela Christlieb | Luxembourg/Allemagne | 85 min

Atteint d’une maladie auto-immune incurable, Marc a décidé de profiter autant que possible des joies que la vie peut lui apporter, dans un hédonisme frôlant la décadence (mais de bon goût). Attendrissant, vif d’esprit et parfois même incisif, il parcourt l’Europe pour assister à diverses représentations de son opéra favori : Don Giovanni. Grâce à ce documentaire hors du commun, on suit le parcours du richissime Luxembourgeois dans sa vie quotidienne qui n’a rien de banal. Il se met en scène dans ce film qui, par sa forme excentrique, contraste avec l’image d’un homme qu’on croirait, a priori, plutôt posé et terre à terre. Fréquemment, le dispositif est montré, le personnage interpelle directement l’équipe de tournage, ce qui contraste avec les documentaires qui tentent de masquer les traces de leur production.

Mais ce qui frappe réellement, c’est le montage : aucunement linéaire, il est constitué d’une mosaïque de séquences davantage motivées par l’émotion et le style que par une quelconque logique narrative. C’est, en ce sens, un parfait reflet des albums de scrapbook que Marc confectionne avec minutie. Plus le film progresse, plus les pièces se mettent en place et révèlent les multiples facettes de son sujet. D’un hôtel de luxe à un autre, montrant au passage un acteur porno dont il est épris, en passant par ses visites chez le médecin, en alternance avec des scènes d’opéra et de dîners avec escortes ; plusieurs tableaux baroques nous sont présentés. On découvre peu à peu, dans cette œuvre hors du temps chronologique, un univers pratiquement irréel, décalé, dans lequel on se laisse emporter, via un tourbillon de bon vin et d’airs d’opéra. *** 1/2 (Maxime Labrecque)

Paradies : Liebe | Ulrich Seidl | Autriche | 120 min

Esseulée, la cinquantaine entamée, ne correspondant en rien aux critères de beauté occidentaux, Teresa se paie des vacances au Kenya avec ce désir non avoué (qui sait?) de trouver l’amour sur ses plages paradisiaques. Les autres vacancières sont moins naïves : elles assument leur rôle de « sugar mamas » : en échange de quelques billets, elles couchent avec ces beaux jeunes noirs qui les harcèlent sur la plage pour leur vendre colliers et bracelets. Parce que la transaction est assumée par les deux parties et que tout le monde sourit sous le soleil et les palmiers, l’idée qu’il s’agisse là de prostitution ne ferait que gâcher la fête.

Si l’on s’attend au préalable à une étude frigide sur le tourisme sexuel (malheureuse tendance à mettre tous les cinéastes danois et autrichiens dans le même panier?), il est clair que le cinéaste Ulrich Seidl ressent beaucoup d’affection pour Teresa. En l’imaginant d’abord comme une naïve victime de son cœur, le film ne se détourne pas lorsqu’est vient le moment d’observer la condescendance intériorisée et mesquine de ses femmes pourtant attachantes, qui ne bronchent pas lorsqu’elles font remarquer aux garçons qu’ils ressemblent à la mascotte de Banania. Les préjugés ont la couenne dure et Seidl réussit magnifiquement à utiliser le rire (Teresa est en vacances tout de même) afin de happer le spectateur et l’amener à considérer que le racisme, ce n’est pas que noir ou blanc. **** (Jason Béliveau)

Arrugas | Ignacio Ferreras | Espagne | 89 min

Arrugas se traduit en français par rides ou plis. Adapté d’une bande-dessinée de Paco Roca, le film d’origine espagnole se situe dans une maison pour personnes âgées où Emilio, nouvel arrivant dans l’établissement, apprend à connaître Miguel, avec qui il partage sa chambre. Visant le cœur du spectateur, son sujet (la dignité dans la vieillesse) gagne en puissance grâce au pouvoir allégorique de l’animation. Les rires et les larmes viennent donc aisément, sans pour autant que l’on se sente manipulé par le réalisateur Ignacio Ferreras (qui a travaillé sur l’Illusionniste de Sylvain Chomet). Un peu de chien et d’originalité par contre en auraient fait un classique du genre, mais les emprunts à One Flew Over the Cuckoo’s Nest et The Bucket List et la convenance du récit – quoique intelligent, souvent drôle et toujours respectueux – gênent parfois l’émotion brute. Son existence tributaire du succès de Persepolis et de Waltz with Bashir, deux autres films d’animation pour un public adulte, Arrugas possède une énergie et une tendresse qui lui sont propres et qui l’installent au sommet des prétendants au prix du public du festival. *** (Jason Béliveau)

Alyah | Elie Wajeman | France | 90 min

Alex, plus tout à fait jeune et pas encore vieux, décide de bouger, de flanquer là son petit boulot de revendeur de hash et de tout ce qui le draine, comme son frère, toujours présent lorsqu’il s’agit de lui demander « quatre cents euros, je te rembourse la semaine prochaine, promis ». Évidemment, ce ne sera pas si simple de quitter ce Paris qui l’a vu grandir et cette Jeanne, superbe et pétillante, qu’il vient de connaître pour s’installer à Tel-Aviv, lui qui ne parle pas hébreu et n’a pas mis les pieds en Israël depuis son enfance.

De l’étroitesse des premiers plans de ville, on navigue vers le dernier plan et le recentrement d’Alex au milieu de sa propre vie. Difficile, par ailleurs de ne pas éprouver de sympathie pour Alex, le plus souvent cadré en plan rapproché ou en gros plan qu’Elie Wajeman utilise à « contre-emploi » dans les moments calmes, alors qu’il éloigne l’objectif dans plusieurs passages plus dramatiques. Il faut noter la façon dont les échelles de plan mettent en relation les personnages secondaires au protagoniste. Cette façon de faire donne au film une véritable tendresse, jamais agaçante, ni plus bidon ou culcul.

Wajeman nous montre un parcours général comme il y en a des milliers, sans hauteur, en toute sympathie avec le protagoniste, un peu comme l’ont fait les frères Dardenne de L’Enfant ou du Gamin au vélo, avec une finesse et une acuité parfaite. Une amie pensait aussi à Cassavetes, Nadjari, James Gray. Alyah n’est pas indigne de cette compagnie. ***** (Louis-Augustin Roy)

Polyester | John Waters | États-Unis | 86 min

Il y a quelque chose de pourri au royaume de Baltimore. Pour être franc, la pourriture abonde dans Polyester, jusqu’à transpirer du quatrième mur. C’est que ce classique trash de l’inspirant (t’as pognes-tu?) et charismatique John Waters a été conçu avec le pif en tête : avant sa projection, un gigantesque gratteux vous est donné et lorsqu’un numéro clignote à l’écran, suffit de se faire aller la cenne noire à la case correspondante pour renifler des roses, de la pizza… ou des flatulences. Flash de génie de la part des organisateurs du festival Vitesse Lumière, présenté cette année simultanément et en collaboration avec le FCVQ, de projeter ce film infect (dans tous les bons sens du terme) au Musée de la civilisation, en version doublée en joual québécois, si vous plait. Les cartes à gratter disponibles sur place contre un cinq piastres, datant d’il y a plus de dix ans, avaient quelque peu perdu de leur fraîcheur. Reste que le film, relatant le chemin de croix d’une femme au foyer dotée d’un odorat surdéveloppé (l’inimitable Divine), alors qu’elle doit gérer un mari propriétaire de cinémas pornos infidèle, un fils aux prises avec un fétichisme des pieds et une fille cherchant à se faire avorter, a gardé toutes ses couleurs. Épaulée par sa meilleure amie, qui se trouve à être la plus vieille débutante au monde, cette figure christique aura à supporter l’intolérance et l’étroitesse d’esprit de la société, tout en débordant pourtant de bonté divine. En ressort un film toujours aussi drôle, jouissif et scandaleux qu’il y a 30 ans et une autre preuve du génie de Waters. *** 1/2 (Jason Béliveau)

Don Jon | Joseph Gordon-Levitt | États-Unis | 90 min

Don Jon, vous le connaissez, moi aussi. On a tous dans notre entourage un douchebag égocentrique qui ne pense pas plus loin que le bout de sa bitte et qui se pavane en trimbalant à son bras une princesse plus proche de la Barbie que de l’humain. C’est dans ce contre-emploi de gars superficiel accro aux pornos que Joseph Gordon-Levitt a choisi de se glisser, alors qu’il signe ici sa première réalisation et son premier scénario.

Drôle, sarcastique, rythmé, Don Jon réinvente la comédie romantique en sortant de ses carcans habituels de personnages attirants que le spectateur se surprend à envier. Même s’il est difficile de s’attacher à des protagonistes aussi superficiels, le film réussi tout de même à nous rendre sympathique au sort de ce Johnny qui cherche désespérément à se détacher de sa dépendance au porno. D’ailleurs, pour le thème, oubliez l’approche décapante qu’avait utilisé Steve Mc Queen avec Shame. Don Jon donne plutôt dans la caricature et la légèreté. Arrivant à créer de très bonnes séquences, empruntant également quelques procédés filmiques originaux comme le stop-motion, Gordon-Levitt démontre ici un aperçu de sa créativité et de son pif en tant que réalisateur. Très emballant au début, le rythme du film ralentit malheureusement en fin de parcours pour devenir plus convenu. *** 1/2 (Caroline Savard)

Prisoners | Denis Villeneuve | État-Unis | 146 min

Votre fille s’est fait enlever par un psychopathe (cheveux gras, lunettes de violeur) détenant une carte « sortie de prison ». Tout le monde le croit innocent (non coupable et simplet) sauf vous et chaque jour qui passe réduit grandement vos chances de revoir vivante votre progéniture. C’est l’heure d’aller fouiller dans la boîte à outils et de se bricoler une vengeance. Prisoners fait voir double. Une complémentarité des éléments – de preuve, des caractères – se précise dans la dichotomie entre le père de famille Keller (Hugh Jackman) et le détective Loki (Jake Gyllenhaal). Même s’ils usent de méthodes et de règles différentes (justice divine pour Keller, celle des hommes pour Loki), la volonté reste la même, absolument imperturbable devant la gravité du drame. À tout prix, il faut sauver l’innocence des deux fillettes enlevées. Villeneuve, pornographe de l’écrapou dramatique à ses heures, s’en tient à la procédure sans trop creuser, empêtré dans un scénario habile et byzantin jusqu’à en être dangereux, évacuant du coup toute réflexion sur le mal et ses origines au profit du « par avant ». Mais ne boude pas son plaisir qui veut. Prisoners est diablement efficace. La distribution y croit, nous aussi et Villeneuve filme la neige et les voitures dedans avec l’expérience d’un homme qui a maintes fois roulé sur l’autoroute 20 au mois de janvier. Technicien avant d’être un artiste, le cinéaste a véritablement trouvé sa place à Hollywood. Ce qui n’est pas mauvais en soi. *** (Jason Béliveau)

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