Une belle visibilité aura été offerte à de nombreux films québécois cet automne, à commencer par Vic + Flo ont vu un ours (dont mon collègue Maxime Labrecque a fait une critique élogieuse et qui a fait l’objet de notre premier podcast), qui a raflé justement un ours d’argent à la dernière Berlinale, Tom à la ferme, qui a remporté le prix de la critique au festival de Venise, ou encore Le démantèlement, qui s’était fait une place à Cannes plus tôt cette année. Et parmi eux, Gabrielle, petite parcelle de poésie et de beauté qui a aussi écumé les festivals, dont celui de Locarno, où le film a notamment flatté l’audience qui lui a décerné le prix du public. Et il y a de quoi !

Ayant fait l’objet d’un prodigieux battage médiatique depuis les dernières semaines, ce deuxième long métrage de Louise Archambault, qui joue aussi le rôle de scénariste, est en fait une émouvante intrusion dans la vie d’une jeune femme atteinte du syndrome de Williams, Gabrielle (Gabrielle Marion-Rivard). Étroitement encadrée par sa sœur (excellente Mélissa Désormeaux-Poulin), son professeur de chant (touchant Vincent Guillaume-Otis) et son éducateur spécialisé qui l’héberge dans une résidence adaptée (attachant Benoît Gouin), Gabrielle partage sa vie entre son travail et ses passions… En fait SA passion : la musique. Entre deux répétitions de chorale, elle tombera amoureuse de Martin (Alexandre Landry), dont la mère ne verra évidemment pas d’un bon œil la relation grandissante qui unira les deux jeunes adultes.

Disons-le franchement, Gabrielle parle des vraies affaires. On y traite d’amour, bien sûr, mais aussi de sexualité, de liberté, d’indépendance et de responsabilisation. On s’y pose les vraies questions, on se penche sur des problèmes compliqués. Quelle liberté doit-on laisser à Gabrielle, qui est adulte mais qui souffre d’un handicap mental, sachant qu’elle requiert soins et encadrement, mais intimité et indépendance? Comment lâcher prise pour arriver à lui inculper des notions d’autonomie alors qu’on a du mal à déterminer son niveau de maturité réel et son sérieux dans sa démarche d’émancipation ? Faut-il la laisser décider si elle est prête à s’engager dans une relation sérieuse ou les conséquences de cette relation peuvent-elles être trop importantes pour la laisser décider seule ?

Dans le rôle-titre, Gabrielle Marion-Rivard est rayonnante. Atteinte elle-même du syndrome de Williams et possédant aussi un don pour la musique, elle a sans doute très largement inspiré Archambault pour l’élaboration du personnage. Cependant, elle réussit à ne jamais donner l’impression de forcer l’émotion ou d’exécuter des directives. Son jeu est aussi naturel que son personnage attachant. Une belle complicité l’unit à ses deux covedettes, Mélissa Désormeaux-Poulin et Alexandre Landry. Landry qui, d’ailleurs, réussit à trouver le ton juste pour se fondre au groupe d’handicapés sans avoir l’air d’interpréter faussement.

C’est d’ailleurs une des forces du film, de mélanger des acteurs professionnels à des acteurs non professionnels qui sont réellement handicapés. Confondu, le spectateur n’a plus qu’à s’immerger dans l’histoire sans finalement se préoccuper de discerner les acteurs professionnels des amateurs.

Impossible de parler de Gabrielle sans aborder le thème de la musique. Gravitant constamment autour de la passion de la jeune femme, le film rend la musique aussi importante dans la trame narrative qu’elle l’est dans la vie de Gabrielle. Sous le prétexte d’un spectacle de chorale, on revisite le répertoire de Charlebois avec les répétitions du chœur duquel fait partie Gabrielle. Par les arrangements magnifiques de François Lafontaine (membre du groupe Karkwa), des moments d’émotion intense sont créés par la beauté de la trame sonore, interprétée en grande partie par une chorale de Montréal, la chorale des Muses composée de personnes vivant avec un handicap.

Il n’y a pas grand-chose à redire sur Gabrielle. Certes, quelques mouvements de caméra sont redondants, et quelques personnages nous laissent sur notre faim car ils ne sont pas assez exploités, mais ces détails s’estompent devant la justesse du propos et la spontanéité rafraîchissante de la réalisation. Simple et beau, ce film nous ramène à des thèmes universels et tellement humains. Après tout, Gabrielle, c’est surtout la beauté de voir un être humain s’épanouir et prendre finalement son envol.