« Pis, le dernier film de Côté, c’est-tu bon ? » Après avoir revisité une grande partie de l’œuvre du cinéaste, la réponse à cette question s’impose d’elle-même : oui. Excellent même.

Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui fait la force de ce film ? Si la grande majorité des œuvres de Denis Côté nous frappe, nous émeut et nous plaît – oublions pour un instant Elle veut le chaos, parfois malhabile et relativement inconséquent – Vic et Flo témoigne, pour sa part, d’une indiscutable maîtrise de l’art cinématographique. D’abord, soulignons le casting, qui est d’une solidité à toute épreuve. Pierrette Robitaille resplendit dans le rôle de Victoria, une femme passablement aigrie et misanthrope, qui a passé du temps en prison, sans toutefois que la raison ne soit évoquée. C’est souvent le cas dans les œuvres de Côté, où l’action est présentée in medias res, et où l’on n’offre pas d’explications gratuites. Victoria est un rôle difficile, qui peut facilement basculer dans la caricature, et Pierrette Robitaille, aux yeux de certains, peut sembler plutôt neutre lorsqu’elle s’exprime dans ce film. En réalité, elle offre une performance tout en nuances, où transparaît vulnérabilité, humour et passion, dans un langage corporel et verbal colorés, mais où le poids d’une vie difficile se fait également ressentir. On peut voir, et ce dès le départ, un clin d’œil humoristique aux rôles traditionnels dans lesquels Robitaille est habituellement campée : femme à l’humour incisif, qui critique tout et qui a la grimace facile. Dès le début du film, on présente cette Pierrette Robitaille bien connue, qui insulte un jeune joueur de trompette. C’est délectable. Mais plus le film avance, plus on se détache de l’image connue de la comédienne. On la découvre sous un angle différent, qui révèle une grande vulnérabilité, mais surtout une infinie tendresse envers Flo, pourtant volage et inconstante.

Romane Bohringer (Flo), Marie Brassard (Jackie) et Marc-André Grondin (Guillaume) complètent admirablement la distribution. Dès le générique du début, le spectateur est séduit et embarque dans une aventure qui saura le surprendre et l’émouvoir. On sent que quelque chose se prépare, sans savoir quoi. Un travelling avant suit les pas de Victoria, qui traîne sa valise à roulettes derrière elle, alors que des lettres rouges forment les noms des comédiens. Des percussions rythmées, à la limite tribales, reviennent à plusieurs moments, et s’accentuent alors que le dénouement tragique se rapproche. Non sans surprise, on peut établir certains parallèles avec le style de Tarantino, dans la façon très rythmée et cool de présenter le générique, même si, évidemment, ce dernier n’a pas le monopole de la « coolitude ».

Isolées dans une ancienne cabane à sucre en pleine forêt avec un vieil oncle en guise de meuble, les femmes se retrouvent et tentent de trouver un nouvel équilibre. Visitées régulièrement par un agent de probation attendri et sympathique, le trio développe une dynamique singulière (on n’a qu’à penser au moment où Guillaume sert de guide-animateur aux femmes, alors qu’ils visitent un musée d’anciennes locomotives). Une activité décalée, mais qui contribue à définir les personnages et à faire baisser la garde du spectateur. Car tout n’est pas idyllique dans ce petit coin perdu du Québec. À l’instar d’Elle veut le chaos, de violents épisodes contrastent avec la tranquillité du lieu. En ce sens, Jackie (Marie Brassard) inquiète. Elle rôde dans la forêt et peut surgir à tout moment, mais Vic et Flo n’est pas un thriller où le suspense est insoutenable. Loin de là. Sous ses allures d’inoffensive jardinière, Jackie aime provoquer l’angoisse et observer l’agonie. Comme elle le dit si bien, elle est une brute. Jamais le film n’offre d’explications ou de mises en contexte sur le passé des personnages, mais il n’y a pas pour autant d’incompréhension. On accepte sans problème ces « flous narratifs ».

En outre, le film nous est présenté par tranches, par tableaux, comme si on regardait des diapositives de vacances passées dans le bois. Nombreuses sont les ellipses et les lents travellings avant sur un personnage seul ou sur un groupe, ce qui caractérise en partie le style visuel de Côté. Des scènes où peu de mots sont échangés marquent également le film – ce qui semble être souvent le cas chez le réalisateur – quoique Vic et Flo est possiblement son film le plus loquace et narratif à ce jour. On apprécie chaque moment que le film nous donne à voir. Si plusieurs spectateurs trouveront ce film insupportable de par les nombreuses scènes où « il ne se passe rien », nous y voyons plutôt les traces d’une intimité difficile. Au final, comme dans plusieurs autres œuvres du cinéaste, la fuite s’avère, au fond, impossible. Le passé et les indésirables finissent toujours par nous rattraper, même au bout du monde.

Les inconditionnels de Côté savent que la forêt et les territoires quasi inoccupés ont souvent une place de choix au sein de sa filmographie. Ce rapport au territoire est particulièrement marquant dans Vic et Flo. La forêt, qui semble d’abord constituer un havre, finit par évoquer l’ennui, la routine, mais amène aussi une part d’inquiétude. La caméra capte des images simples, mais néanmoins superbes. La composition semble rigoureusement prévue, mais en même temps, une impression d’instantanéité et de naturalisme teinte chaque plan. Donc, oui, Vic et Flo est un beau film. Criant d’esthétisme, avec une caméra savamment placée, qui vient perturber ou émouvoir le spectateur dans plusieurs scènes. Le travail sur le son est également impeccable, et les dialogues ne sont pas décalés ni forcés. Tout arrive à point, et le pouvoir de suggestion de Côté est remarquable. Au final, ce film saura laisser sa marque dans le paysage cinématographique québécois. Et même si Victoria et Florence ne voient pas vraiment d’ours, le spectateur, lui, en aura plein la vue, mais à un niveau sensible et subtil, qui saura le bouleverser.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia