Woody Allen met abruptement fin à son cycle Carmen Sandiego en amarrant son 43e film sur les rives de le baie de San Francisco. Le décor est idyllique; le sujet lui beaucoup moins. En donnant à Cate Blanchett un rôle complexe, celui d’un personnage à la fois dur et vulnérable, digne de ceux qui firent briller Diane Keaton et Mia Farrow, le prolifique réalisateur New Yorkais a choisi de brosser le portrait d’une Amérique qui a perdu de son lustre en son absence. Allen, cinéaste de la crise économique? Est-ce qu’on en rit au moins? À demi, mais cette gravité retrouvée confère à Blue Jasmine une urgence qui, malgré quelques tics vaudevillesques propres à l’auteur, fait plaisir à voir, majoritairement grâce à une distribution sans faute, à la fois étrange (Andrew Dice Clay?) et inspirée (Andrew Dice Clay).

Mariée à Harold (Alec Baldwin), un riche homme d’affaires trempant dans l’immobilier, Jasmine est une bobonne qui doit croire que les avantages luxueux de son existence sont défendus par la Constitution américaine. La seule idée qu’elle puisse travailler pour gagner sa vie est une atteinte au bon goût. Mais lorsque l’époux s’avère être un escroc de la pire espèce et se voit emprisonné pour les crimes qu’il a commis, Jasmine se retrouve devant rien et n’a d’autre choix que d’aller vivre chez sa sœur Ginger (Sally Hawkins), emballeuse dans une épicerie, affublée de deux mioches et d’un ex-mari amer, Augie (Clay) qui s’est fait entourlouper par Harold il y a plusieurs années dans une histoire d’investissement bidon.

La table est mise pour du sitcomesque de bas étage, surtout en considérant le dernier film d’Allen, To Rome with Love, à classer parmi ses œuvres les plus inconséquentes. Lorsque le film se vautre dans la facilité – ce qui demeure peu fréquent – l’agacement reste minime, compte tenu de la conviction du jeu de toute la distribution. Même dans les pires moments du film, c’est-à-dire ceux où Jasmine, qui s’est trouvée un emploi de réceptionniste chez un dentiste, repousse les avances d’un patron insistant, la composition de Blanchett réussit sur le coup à faire oublier leur niaiserie crasse.

Jasmine est narcissique, détestable, caractérielle, mais sa descente aux enfers provoque tout de même de l’empathie, car elle reste une victime, dont on peut difficilement excuser la naïveté, soit – un montage savoureux relatera les instances où Jasmine fera la sourde oreille devant des indices des actions criminelles de son mari –, mais victime quand même du confort et de la facilité. Blanchett ventile, larmoie, panique, délire avec une telle crédibilité que l’hystérie de cette nécessiteuse en herbe devient contagieuse. Allen ne cherche jamais à nous faire rire de cette déroute mentale et physique, qui d’ailleurs n’est pas sans rappeler celle du personnage de Carol White dans Safe de Todd Haynes, interprété par Julianne Moore. Dans les deux cas, les symptômes problématiques semblent liés à la condition petite-bourgeoise de ces femmes au parcours comme un long fleuve tranquille. Jusqu’à l’explosion évidemment inattendue.

Sont opposées à cette déchéance les frasques sentimentales de Ginger, en relation avec Chili (Bobby Cannavale), type aussi balourd qu’attachant, mais pourtant insatisfaite de sa vie amoureuse (fausse prise de conscience au contact de sa sœur, sûrement). Allen flirte alors avec les clichés éculés sur le bonheur simple des classes inférieures, ces dernières plus près apparemment d’un bonheur essentiel (la présence de Sally Hawkins, qui a joué dans trois films de Mike Leigh, spécialiste des drames sur les classes moyennes, n’est donc pas anodine), tout en évitant savamment les faux pas. Les problèmes de Ginger, quoiqu’en apparence moins tragiques, sont traités avec le même sérieux, et ce, même si ses interactions avec ses divers prétendants réservent les moments les plus drôles et attendrissant du film.

Au moment où Allen perdait tout intérêt à nos yeux, le voilà qu’il débarque avec un film incarné, que l’on aurait pu imaginer après une pause de quelques années. Mais bien à l’étroit entre deux autres de ses productions annuelles, Blue Jasmine nous convainc à nouveau que le réalisateur n’a pas fini de nous surprendre et qu’il encore capable de signer des films drôles, poignants, et truffés de performances jouissives. D’ailleurs, il est garanti que celle de Blanchett ne sera pas oubliée lors de la prochaine cérémonie des Oscars.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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