Nous profitons de la présente pour souligner la difficulté que nous avons eu à trouver une copie physique du roman Quatre soldats de l’auteur français d’Hubert Mingarelli, à partir duquel ce film a été librement adapté. « Librement » nous supposons, car nos recherches se sont avérées infructueuses. Bref, nous aurions aimé en tenir compte dans cette critique.

Ils font la guerre depuis tellement longtemps qu’ils ont oublié les enjeux et les raisons du combat dans lequel ils sont engagés. Coincés dans un mécanisme pervers, ils participent à un jeu aux règles absurdes et qui changent à mesure qu’ils avancent d’un point à un autre, maintenus dans un état de confusion perpétuel. Ils s’établissement dans des camps de fortune à l’intérieur de dépotoirs et attendent des missions qui tardent. La banlieue est devenue un champ de bataille. Les pauvres ont réclamé leur dû aux riches. Ils sont quatre jeunes soldats et leur amitié est cimentée par la découverte et l’entretien d’une oasis secret – étang qui n’est pourtant qu’un trou d’eau vaseux – qui symbolisera pour eux leur droit à l’innocence et à la paix.

En 2008 et 2010, Robert Morin a livré deux films à la première personne, Papa à la chasse aux lagopèdes et Journal d’un coopérant, où la caméra numérique enregistrait les confessions d’hommes avec de lourds péchés à expier. L’approche était résolument expérimentale, particulièrement pour le deuxième film, alors que les entrées du journal intime de Jean-Marc Phaneuf, électricien parti aider une station de radio en Afrique, étaient préalablement publiées en ligne et que le public était invité à lui répondre avec d’autres vidéos. Mais ces jeux formels n’excluaient pas ce qui se voulait également une approche bizarrement humaniste, alors que Morin nous présentait des personnages qui, malgré des crimes assumés, se révélaient à la fois drôles, intelligents et attachants.

Les 4 soldats est à la fois un projet à l’approche plus classique et une production plus ambitieuse que ce que Morin nous a habitués (certaines scènes sont impressionnantes d’un point de vue purement spectaculaire), moins au sujet de la guerre à proprement parler – la contextualisation est minime – que de l’amitié et des liens qui se tissent dans l’adversité. Le commentaire aurait pu devenir vérité de la Palice (« La guerre, la guerre, c’est pas une raison pour se faire mal! »), mais reste admirablement neutre ou désintéressé. Le nœud de la guerre ici se situe dans l’observation de soubresauts qui fléchissent une amitié agissant comme carapace, contre l’absurdité d’un monde « adulte » régit et régissant. Malgré des traits de caractère qui ne pourraient être plus à l’opposé, ces quatre soldats s’acceptent d’abord, s’entraident ensuite, pour finalement s’aimer de façon fraternelle. Le duo composé de Dominique et Matéo (Camille Mongeau et Christian de la Cortina) deviendra trio avec l’inclusion de Big Max (Antoine Bertrand), un simple d’esprit au grand cœur, quadrette ensuite avec Kevin (Aliocha Schneider). La dynamique familiale autosuffisante sera perturbée par l’arrivée d’un jeune garçon (Antoine L’Écuyer) dans leur rang.

On a souvent taxé Morin de pessimiste. Les 4 soldats ne déroge pas à cette tendance du cinéaste de se tenir le plus loin possible du happy ending et de confronter la fatalité avec aplomb et défiance. Mais l’âpreté est ici moins féroce, car de la tragédie naîtra au moins l’artiste, le témoin actif, l’agent combattant l’imbécilité et l’intolérance. Rendre compte n’est pas une simple question de recensement des faits, mais devient un moyen de lutter, d’empêcher l’Histoire de se répéter.

Accusés sans cesse de mauvaise foi, nous critiques avons à nous défendre lorsque nous pourfendons un cinéma québécois « populaire », quand nous devrions plutôt sensément encourager des œuvres marginales en mal de public. Il est temps que les cinéphiles fassent avec nous l’autre moitié du chemin pour rejoindre Robert Morin, qui roule sa bosse depuis une quarantaine d’années, proposant sans cesse des films radicaux, ancrés dans le présent, parmi les plus cruciaux du cinéma québécois. Que Les 4 soldats vient tout juste de remporter le prix du public, catégorie meilleur film canadien, au dernier festival Fantasia, voilà le premier signe d’une possibilité de succès en salle, ce que nous lui souhaitons de tout cœur. En attendant de voir, vous avez été suffisamment prévenus.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.