Depuis la publication en janvier dernier d’un article de Stephen Rodrick dans le New York Times intitulé Voici ce qui arrive lorsque vous donnez un rôle à Lindsay Lohan dans votre film, les attentes pour The Canyons – scénarisé par Bret Easton Ellis (le roman American Psycho), réalisé par Paul Schrader (les scénarios de Taxi Driver et Raging Bull) et avec en tête d’affiche la célèbre rouquine abonnée aux tabloïds – n’ont cessé de grimper. Le compte-rendu de plus de 7000 mots de Rodrick, faisant état d’un tournage de trois semaines chaotique et constamment à un cheveu de capoter à cause de l’attitude de Lohan, laissait envisager soit un chef-d’œuvre digne d’Apocalypse Now, soit un navet qui allait mettre fin à la carrière de tous ceux qui y participèrent. Sauf à celle de l’acteur porno James Deen (Bryan Matthew Sevilla de son vrai nom et qui partage ici la vedette avec Lohan), qui avec déjà plus de 1000 films pour adultes sous la ceinture (la pognes-tu?), a ses arrières solidement protégés (la pognes-tu?).

Nous voici donc plus de six mois plus tard, tandis que la vue notoire débarque dans une poignée de salles aux États-Unis et sur les services de vidéo sur demande. Le verdict? En le jugeant selon des critères conventionnels (uniformité du jeu, qualité de la mise en scène et de la photographie, résonance et subtilité du scénario) The Canyons est sans l’ombre d’un doute l’un des pires films de l’année, mais à sa défense, absolument rien chez lui n’est conventionnel. Sa force réside même dans sa capacité de rendre caduque toute forme d’appréciation classique à son sujet. Il n’y a rien de beau dans ce thriller érotique et c’est très bien comme ça.

Les yeux fixés en permanence sur son téléphone, Christian (James Deen) est un gosse de riche qui produit des films afin de donner l’impression à son père qu’il travaille, alors qu’en réalité il est plus intéressé à l’idée de faire son propre cinéma, c’est-à-dire tourner des clips pornos avec sa copine et des inconnus glanés sur Internet. La copine en question, Tara (Lindsay Lohan), se laisse vivre par son homme, même si elle fut actrice un temps et qu’elle manifesta brièvement un intérêt à collaborer sur le dernier film d’horreur produit par Christian. Ce que ce dernier ignore c’est que Tara est retombée dans les bras de Ryan (Nolan Gerard Funk), une ancienne flamme qui vient de décrocher le rôle principal du film en question. Lorsque les soupçons du jeune producteur seront éveillés, sa jalousie maladive l’amènera à commettre l’irréparable.

Trahison, sexe et vengeance à L.A. pour une intrigue digne d’un roman-savon lorgnée à travers la lentille d’un Lynch qui n’aurait pas bu ses 35 cafés quotidiens : voilà The Canyons pour vous. La réalisation est molle et gauche, le scénario truffé de bêtises et de répliques à la mords-moi le nœud, mais Lohan brille de milles feux dans le rôle de Tara, qu’on ne peut séparer de sa propre personnalité trouble et publique, constamment sur le bord de la crise de nerfs et du coma. Tourmentée par son copain jaloux et potentiellement violent, elle joue magnifiquement la confusion et la déchéance par expérience, mais démontre que lorsqu’elle y met un peu du sien, elle peut être une actrice de grand talent. James Deen, qualifié dans certains cercles du Porn’s Boy Next Door, tire son épingle du jeu dans le rôle de Christian, un adonis manipulateur et amoraliste, bref, le personnage d’Easton Ellis par excellence. Capable de beaucoup plus de nuances que son passé dans la porno laisserait imaginer, ses airs de rien du tout ne le rendent que plus menaçant lorsqu’il se met à sombrer dans la jalousie. Le type est habitué aux mauvais scénarios, ce qui a dû l’aider.

Le récit nous propose une virée d’enfer dans les bas-fonds de Los Angeles nous promet de l’excès, de la violence, de la drogue, et du sexe en-veux-tu-en-v’là. Pourtant, dans les courtes et rares scènes dites érotiques ou gores, la pudeur et la rigidité de Schrader transparaissent, relents peut-être de son éducation calviniste ou simplement les signes d’un désenchantement généralisé. Pour Christian et Tara, le sexe est un simple outil de domination supplémentaire, leur lit devenant un ring de boxe, un champ de bataille ou chacun y laissera un peu du sien sous les pressions sadiques de l’autre. S’aiment-ils? C’est pourtant ce qu’ils ne cessent de se répéter – mantra peu convaincant – tout en gardant les yeux rivés sur leur téléphone intelligent. Cette emprise pernicieuse et constante dans le film des nouvelles technologies, couplée aux nombreux plans de cinémas en décrépitude, évoque autant une idée de désincarnation identitaire que celle de la mort du grand écran au profit des téléphones, des tablettes et de la vidéo sur demande.

Mais au lieu de critiquer ces développements – inévitables faut-il préciser –, Schrader et Ellis les retournent sur eux-mêmes, profitant de la plateforme de financement publique Kickstarter et de la diffusion en ligne pour donner vie à leur film. La complainte a donc des accents cyniques. Schrader et Ellis tirent leur chaise pliante pour regarder avec désinvolture la fin du monde; ils savent que personne ne va plus au cinéma et au lieu de s’en lamenter, préfèrent jouer les saboteurs avec un film noir à la patte cassée, réalisé à la va-comme-je-te-pousse, geste punk s’il en est et qui aurait complètement raté sa cible si le résultat eut été un minimum respectable. Le seul choix de la police de caractères du générique d’ouverture est si mal avisé qu’il ne peut que signifier deux choses, soit que Schrader est conscient qu’il tourne un « mauvais film » à prendre au second degré, soit qu’il n’en a tout simplement rien à battre des polices de caractères. Dans un cas comme dans l’autre, l’angle est sacrément rafraichissant à une époque où les affectations esthétiques au cinéma prennent trop souvent le pas sur les idées.

Le réalisateur de Only God Forgives Nicolas Winding Refn disait récemment en entrevue que « l’ennemi principal de la créativité est le bon goût ». Si plusieurs des films réellement marquants des dernières années en sont la preuve (Holy Motors et Spring Breakers ne sont que deux exemples, certainement pas les films de Refn), nous insérons The Canyons dans ce lot de films résolument de leur temps, tranchant nettement avec le romantisme nostalgique et un peu figé d’une autre école cinématographique (les Jeff Nichols et Derek Cianfrance de ce monde). The Canyons est un film cynique et désenchanté pour une époque cynique et désenchantée, et cela lui va comme un gant.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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