Sorti à Montréal depuis quelques semaines, Only God Forgives est déjà disponible en location sur de nombreux services de vidéo sur demande. Une distribution en salle à Québec nous paraît pour le moment improbable, même si le Clap nous a habitués à des diffusions décalées par rapport à celles de la métropole.

Apprenant que son frère a été exécuté au terme d’une sordide histoire impliquant le massacre d’une prostituée d’âge mineur, Julian (Ryan Gosling), un trafiquant de drogue organisant des combats de boxe thaïe à Bangkok, devra réclamer justice à l’agent de police Chang (Vithaya Pansringarm), incarnation hallucinée de la loi et expert au maniement de la machette, impliqué directement dans le meurtre du frangin. Sommé de devenir l’instrument de vengeance de sa mère Crystal (Kristin Scott Thomas), qui débarque en Thaïlande pour réclamer la tête de Chang, Julian a de la difficulté à accomplir sa mission, étant convaincu que son frère a reçu ce qu’il méritait. S’en suivront maints regards croisés, un peu d’action, des piles de cadavres et le visage d’abord boudeur – ensuite boudin – de Gosling, qui sera resculpté à coups de coude et de genou jusqu’à devenir une magnifique œuvre d’art non figurative aux accents violacés. Une scène qui ravira ses plus fervents détracteurs.

D’une adresse stupéfiante, à moins de connaître déjà le travail du réalisateur d’origine danoise Nicolas Winding Refn (la trilogie Pusher, Drive), Only God Forgives est l’un des films les plus beaux et les plus idiots de l’année. Les maisons de passe clandestines et autres bouis-bouis de Bangkok sont nappés d’une lumière aux néons franchement envoutante, les travellings abondent et rendent la caméra furtive, glissant à hauteur d’homme et témoignant de sa cruauté et de sa sauvagerie avec froideur et distance. Facile à regarder, à écouter également – la trame sonore de Cliff Martinez, alliant délires électrofeutrés à la Drive et standards thaïs de bars à karaoké, est excellente – le dernier film de Winding Refn est d’un formalisme m’as-tu-vu qui, pris séparément du reste, impressionne et subjugue.

Mais même toute-puissante, la mise en scène ne parvient pas à absoudre les travers d’un scénario famélique, voulu ainsi pour le style, soit, mais néanmoins bébête et tragique jusqu’à en être drôle. Tout ce savoir-faire, au service d’une bouse au goût douteux – cela aussi est assumé, pour le grand plaisir du spectateur, dont on se fout comme de l’an quarante –, devient au final carrément insultant. Se déroulera sur une heure trente un ballet sadique de je-te-tue, tu-me-tues, parsemé de silences « évocateurs » pour faire profond ou creux, selon le point de vue. Les références à Œdipe sont légions – Julian aurait tué son père et entretient une relation intime toute particulière avec sa mère –, la dichotomie maman vs putain nous est enfoncée dans la gorge avec la subtilité d’une savate en pleine gueule et les personnages en carton ont cette gravité niaise généralement présente dans les nanars qui s’ignorent. Julian distribue les orgasmes aux prostituées à distance, par l’unique pouvoir de son regard brumeux et la marâtre hystérique rappelle Cruella de Vil, si elle était accoutrée comme Paris Hilton. Baronne d’un empire de la drogue, la toquée? Laissez-nous rire. Le tout est calfeutré avec du sang et des boyaux – Only God Forgives est très violent – jusqu’à la désensibilisation la plus complète. Comme analgésique, la massue est parfois très efficace.

Winding Refn en profite pour rendre hommage au cinéaste français Jean-Pierre Melville et à ses univers phallocentriques où chaque homme est irrémédiablement seul et tourmenté par de lourdes questions d’ordre moral ou existentiel. Kubrick se cache dans les interstices des plans, de même que le réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul, mais en singeant, singeant, singeant, n’est préservé des films cités que les merveilleux contours, recréés avec adresse, mais ne dévoilant au final qu’une dextérité d’artisan. N’est pas Le samouraï ou The Yakuza qui veut. Dans la même branche et pour la suggestion, Collateral de Michael Mann faisait beaucoup plus avec beaucoup moins.

Pour un film s’apparentant aux séries B d’arts martiaux des années 80, force est de constater qu’il manque à Only God Forgives un soupçon de Jean-Claude Van-Damme, c’est-à-dire de souplesse et d’humour kitsch. Aux prises avec des affectations ténébreuses qui gênent et saoulent, c’est seulement en considérant ce récit de seconde zone comme un exercice de genre néo-noir qu’il pourra intéresser les cinéphiles les plus indulgents. Les autres le verront pour ce qu’il est réellement : une farce calamiteuse, scotchée ensemble avec une belle photo pour vainement dissimuler sa saisissante banalité.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.