Je connais peu de chose de la cinématographie grecque. Mis à part Costa-Gavras et Theo Angelopoulos, qui me fait rêver — repose-t-il en paix —, je ne pourrais pas vous nommer de mémoire d’autres cinéastes du pays blanc et bleu. On ne peut pas tout avoir dans la vie. Mais qu’à cela ne tienne. Je viens de découvrir, par son second long métrage, un petit nouveau qui, bien que très loin d’Angelopoulos, me fera fouiller les archives et les nouveautés de la République hellénique.

J’ai vu Kynodontas (Dogtooth, 2009) de Yorgos Lanthimos et je suis tombée en bas de mon fauteuil à carreaux. Non. Je ne suis pas du tout tombée de mon sofa. J’y suis restée, accrochée, enroulée dans une couverture de laine bleue et rose, mes mains en crocs de chien attachées au coussin. Il est impossible de détacher les yeux de l’écran, allons-y dans la phrase clichée. Malgré ce sentiment de relent aigre de verre de lait caillé. De ce goût étrange au fond de la gorge, j’en redemandais encore. Et encore. J’ai eu envie, dès le générique de fin, d’appuyer à nouveau sur lecture sans même une pause pipi. Je me suis raisonnée. Il fallait que je le digère du moins un peu, ce film. Et puis, bon, j’avais envie d’uriner, aussi.

En bref, Kynodontas c’est :

Une (grande et belle) maison entourée d’une palissade.

Une famille sans nom. Deux parents — père, mère ­— qui emprisonnent leurs trois enfants — fils, fille aînée, fille cadette. Sauf le père, qui sort en pourvoyeur, personne n’a mis les pieds hors de la cour depuis une vingtaine d’années.

Une poivrière qui porte le nom de téléphone — notons que le téléphone est un objet inconnu des enfants, seule la mère s’en sert, pour communiquer avec le père lorsqu’il est absent, l’extirpant d’une table de chevet dans laquelle on le cache précieusement.
Un fauteuil qui porte le nom de mer.

Une fleur jaune qui porte le nom de zombie.

Une télévision qui ne sert qu’à visionner des films qu’ils ont tournés eux-mêmes, films de famille qu’ils connaissent par coeur.

Un frère inconnu, de l’autre côté de la palissade, nourri par ce que l’on lui lance. Un frère inconnu qui disparaît par une chemise déchirée et de la peinture rouge.

La possibilité de sortir des murs que si, et seulement si, l’on perd une canine. Dogtooth.

C’est un film fascinant. À propos de l’isolement volontaire et forcé. À propos de l’éducation, de la parentalité, de la famille. Du jusqu’à-que-point les gens peuvent aller pour protéger leurs enfants du monde extérieur — mais le font-il vraiment? C’est un film troublant que je ne pourrais pas conseiller à n’importe qui même si j’aimerais que tous le voient. Parce qu’il ouvre les yeux, parce qu’il fait réfléchir sur une réalité méconnue, en la poussant aux extrêmes. Un film troublant où les chats sont des monstres sanguinaires, où lécher n’importe quelle partie du corps mène à la récompense, sorte de troc malsain aux tendances incestueuses, où la folie se positionne en latence derrière une robe diaphane. Robe dont l’accroc s’ouvre toujours un peu plus, jusqu’aux lambeaux, quand on danse trop fort.

Commentaires