Tout en étant un admirateur de Richard Linklater (Slacker, Dazed and Confused, Waking Life, son récent Bernie) j’avoue d’emblée ne pas avoir vu Before Sunrise et Before Sunset, les deux premiers volets de cette trilogie, avant Before Midnight. Sacrilège! Question d’alignement des planètes, probablement. Ou sûrement parce que je m’étais convaincu jadis qu’il ne s’agissait que de tristes films romantiques à numéros. Mea culpa à la lumière de celui-ci, j’imagine. Il faut le préciser, car il n’est pas indispensable de les avoir vus pour apprécier ce Avant minuit tout est possible (en version française). Pour preuve, les larmes des deux adoratrices d’Ethan Hawke de la série m’accompagnant à la séance avaient la même teneur en sodium que les miennes à la sortie du film, je vous le garantis (ok, j’exagère un peu).

Dix-huit ans après s’être rencontrés dans un train pour ensuite passer une nuit à Vienne en Autriche, neuf ans après avoir fait une ballade un après-midi dans les rues de Paris, Céline et Jesse (Julie Delpy et Ethan Hawke) vivent finalement ensemble et sont les fiers, quoique frénétiques, parents de jumelles. Invité en Grèce chez un écrivain appréciant les romans de Jesse, le couple file en surface le parfait bonheur, même si Céline est en réflexion au sujet d’un nouveau poste mieux payé mais moins stimulant qu’on vient de lui proposer. Jesse lui de son côté jongle de plus en plus avec l’idée de déménager aux États-Unis afin d’être aux côtés d’un fils né d’une relation précédente et qu’il n’a pas vu grandir. Lorsqu’ils se voient offert par des amis une nuit dans un charmant hôtel sans les enfants, l’idylle envisagée se transformera en cauchemar pour l’homme et la femme à l’aube de la quarantaine, qui profiteront du moment pour faire le point sur leur relation et sur les hypothétiques années qui les attendent.

C’est si hypnotisant de les voir s’engueuler, Céline et Jesse, au point qu’on a l’impression de regarder deux autobus bondés d’enfants foncer l’un vers l’autre au ralenti. Ils élèvent l’argument au rang d’art lyrique. Ça en est libérateur, jouissif. Parce qu’on aimerait tous avoir dans ces moments de crise leur verve, leur répartie. Il faut posséder un esprit sportif pour argumenter de la sorte, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’atteinte au bout d’une compréhension un peu moins abstraite. Linklater filme tout ça avec de longs plans, refusant l’interférence, trop pris dans ce qui est dit pour crier « couper ». Les moins attentifs s’ennuieront pour sûr, les autres seront reconnaissants d’être en face  d’un film qui ne cherche pas à plaire au dénominateur commun.

Les enfants et le boulot, soit, mais le nerf de la guerre ici c’est fatalité du couple. Sommes-nous prêts à vieillir et à mourir ensemble (quoiqu’ensemble, c’est vite dit, un claquera inévitablement avant l’autre)? Cette question est abordée à la fois avec légèreté et gravité, et même si le débit et les tournures impressionnent (une des grandes réussites du film est de convaincre que tout y est improvisé, alors que c’est tout le contraire, à la virgule près), nous nous identifions aisément, car les craintes sont les mêmes pour tout le monde. Au cinéma, en excluant les débilités américaines d’usage adaptées des romans de Nicholas Sparks, les films qui traitent de ces inquiétudes sans tomber dans l’humour scato à la Judd Apatow se comptent sur les doigts de la main. Néanmoins, la trilogie de Linklater et les films Ricardo Trogi, même combat. Peut-on combattre l’éphémère en s’enlisant dans une relation à long terme? Comment accepter de ne jamais pouvoir faire l’amour avec une autre personne jusqu’à la fin de ses jours? Cette notion du temps qui passe est constante, et est incarnée dans les temples et les ruines que le couple croise sur son chemin. Et bien entendu, vu qu’il question de cinéma, les clins d’œil défilent avec élégance : Scènes de la vie conjugale et Sarabande de Bergman, Le mépris de Godard… Linklater faisant de ces œuvres d’un passé pas si lointain de silencieux leviers sur lesquels s’appuie habilement son film.

Delpy et Hawke enfilent leurs personnages avec le talent qu’on leur connaît; de toute façon, n’ont-il pas joué, consciemment ou non, le même rôle depuis Before Sunrise? Delpy a carrément réinterprété les films de Linklater en mode foutraque avec 2 Days in Paris et 2 Days in New York. La chimie entre les deux ne s’achète pas, elle se construit au fil des années. Les acteurs s’acquittent de cette sale besogne de se rendre à la fois détestables et sympathiques avec la ferveur de ceux qui sont convaincus de tenir quelque chose de véritable (les deux sont également au générique en tant que coscénaristes).

Depuis Take this Waltz de Sarah Polley, qui possède la même tension dramatique, mais qui est situé chez la génération des 25-35 ans, jamais un film de ce côté-ci de l’Atlantique n’aura traité des relations de couple avec autant de douceur et d’obstination. Distillant le meilleur du cinéma Woody Allen et d’Éric Rohmer, Before Midnight est une réussite sur toute la ligne, et l’une des belles surprises d’une année cinéma en dents de scie.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.