Si le style bricoleur surréaliste de Michel Gondry vous laisse un goût désagréablement acidulé en bouche, fort est à parier que vous éprouverez un profond déplaisir devant cette adaptation tant attendue du roman de Boris Vian, 66 ans après sa parution. En France, on a beaucoup parlé de l’indécente somme d’argent investie dans ce film qui, pour plusieurs, ne se résume qu’à une débauche d’effets visuels. Nous n’essaierons point ici de vous convaincre que Gondry s’est réinventé et qu’il nous présente, pour une fois, un film sans stop motion. Ce serait un vulgaire mensonge. Gondry reprend une formule fort semblable à celle de La science des rêves (2006), où les effets devant la caméra, avec du papier mâché, de la ouate et du carton, doublés de jeux de perspective, s’activent et peuplent naturellement le quotidien de Charlotte Gainsbourg et Gael Garcia Bernal. Dans l’Écume des jours, on garde sensiblement la même ambiance, mais on remplace les acteurs par Audrey Tautou et Romain Duris. Cela dit, évitons d’être trop catégoriques et blasés face à l’œuvre de Gondry. À vrai dire, son adaptation risquée du roman de Vian est plutôt réussie. D’aucuns diront que le choix de Michel Gondry allait de soi, voire que c’était peut-être un peu facile, prévisible. Soit, il est vrai que leurs univers se recoupent, et sur plus d’un point. En ce sens, ceux qui ont lu le roman pourront retrouver dans le film une mise en sons et en images qui tente de son mieux de recréer ce monde décalé, cette société moderne et métaphorique créée par Vian.

Assez sommairement, le film pourrait être divisé en deux chapitres : La rencontre de Colin et Chloé, puis la maladie grandissante de cette dernière. La première partie nous présente candidement une enfilade d’effets visuels et une abondance d’aliments en feutrine. Tout n’est qu’insouciance et réjouissance et la forme prend le dessus sur le fond. Il s’agit davantage d’une démonstration des techniques gondriennes, et, même si elle est appréciable, cette première partie finit par s’étirer dans le temps et l’émerveillement peut laisser place à l’indifférence. Ou, pour certains, l’indifférence laisse place à l’agacement. Peut-être avons-nous perdu notre cœur d’enfant, mais on en vient qu’à vouloir un peu d’air frais, car on étouffe par moments dans ce bric-à-brac de matériaux recyclés. Sans dire que cette partie est convenue, force est d’admettre que ce film, dans la filmographie de Gondry, ne se démarque pas. En fait, le même phénomène nous a frappé chez Wes Anderson. Après avoir piloté plusieurs œuvres remarquables, principalement Rushmore (1998), The Royal Tenenbaums (2001) et The Life Aquatic With Steve Zissou (2004), voilà qu’il nous présente le mièvre Moonrise Kingdom… Gondry et Anderson auraient-ils opté pour la facilité, évitant à tout prix de sortir de leur zone de confort ?

Néanmoins, cette première partie, où la musique est omniprésente, notamment celle de Duke Ellington, plonge le spectateur dans l’ambiance générale du film. On apprécie le tour de ville dans un nuage, le pianocktail et la scène du mariage, où Colin et Chloé sortent de l’église, comme s’ils avançaient dans l’eau, pour se rendre à leur voiture translucide. Même si elle n’est plus aussi jeune qu’au temps d’Amélie Poulain, il est agréable, dans cette partie, de retrouver une Audrey Tautou détendue et rafraîchissante. En outre, la direction photo accompagne très bien chaque scène et permet de visuellement exprimer ce que ressentent les personnages. Le film gagne en profondeur alors qu’un flocon de neige se dépose dans le poumon de Chloé, pendant la nuit de noces. Progressivement, elle tombe malade, un nénuphar se développant en elle. Colin se ruine à force d’acheter des fleurs – qui fanent instantanément – pour intimider le nénuphar. L’appartement conjugal, d’abord lumineux et coloré, rétrécit et perd de son lustre au fur et à mesure que la maladie progresse. C’est dans cette partie qu’il est véritablement possible d’apprécier le jeu des comédiens, alors qu’on assiste, impuissants, à leur déchéance. En ce sens, ces deux parties, radicalement opposées, servent possiblement à démontrer à quel point tout peut basculer en peu de temps. Par exemple, Chick, brillamment interprété par Gad Elmaleh, l’ami du couple et fan invétéré de l’éminent Jean-Sol Partre, en vient à se droguer littéralement avec les écrits et les paroles de ce dernier. D’ailleurs, la scène de conférence, qui vire pratiquement en émeute, est particulièrement bien réussie. La copine de Chick, Alice, ne sachant plus comment agir pour l’aider, utilise un arrache-cœur pour empêcher Partre de publier un autre livre, qui ruinerait davantage Chick. Décidément, tout va mal.

À la fin, les images ont perdu toutes leurs couleurs et les personnages ont atteint un point de non-retour. En somme, le film de Gondry parvient, grâce à divers motifs (véhicule de police et machines à écrire, entre autres), à demeurer fidèle aux critiques de Vian à propos de certains secteurs de la société. Le mercantilisme de l’Église, le travail à la chaîne et la société moderne et industrielle sont sévèrement critiqués, dans des scènes qui demeurent mémorables, grâce aux effets visuels employés, au jeu des comédiens, aux accessoires inusités et à la direction artistique très présente. Tout comme Colin et Chloé, qui sont empreints de légèreté enfantine lorsqu’ils se rencontrent, le spectateur est ensuite emporté dans un tourbillon, une spirale descendante que Gondry parvient, somme toute, à habilement transposer à l’écran. Il reste fidèle à lui-même, certes, mais sa façon de faire est conséquente avec l’œuvre de Vian. En effet, qu’aurait donné une adaptation de l’Écume des jours par les frères Dardenne ? Bref, loin d’être indigeste, le film se laisse apprécier, et sans doute que des visionnements subséquents permettront d’apprécier davantage cette œuvre haute en couleurs qui regorge de détails.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia