Fort d’un engouement médiatique marqué depuis l’accueil chaleureux qu’il vient de recevoir au dernier Festival de Cannes dans la section Un certain regard, nous pouvons affirmer que Sarah préfère la course de Chloé Robichaud démarre sa vie en salle au Québec avec une quelconque longueur d’avance. Déjà, un sceau de qualité, attribué par le prestige du plus grand festival de cinéma au monde, lui est apposé, risquant d’emblée de désamorcer toute réelle et sérieuse discussion à son sujet. Pourtant, il y a beaucoup à dire sur ce premier film, d’abord sur ses qualités, considérables, mais également sur son étrange caractère embryonnaire, comme s’il refusait par timidité et politesse d’emprunter les portes qu’il ouvre, et sur sa tiédeur quelque peu mollassonne (devenue une marque de commerce dans notre cinéma, surtout lorsqu’il est question de notre jeunesse, au point où l’on se demande comment cette dernière a pu être responsable du printemps érable l’an dernier). Les intentions et l’exécution charment parfois, mais quelques soufflets bien placés n’auraient pas fait de tort à Sarah préfère la course.

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Sarah préfère la course, donc. Par-dessus tout. Ce tout l’entourant lui est d’ailleurs abstrait et incompréhensible, comme si la jeune femme de 20 ans fonctionnait sur une cadence différente de celle du reste du monde. Pâle, effacée, voire spectrale et fantomatique : si la caméra n’était pas fixée sur elle, nous la remarquerions à peine. Timide, elle ne semble pas avoir d’amis, si ce n’est une autre coureuse, pour qui elle se découvrira un germe d’attirance. Invitée à prendre part au programme athlétique de l’Université McGill, confrontée à une mère (Hélène Florent) qui ne croit pas qu’elle ait un avenir dans la course, Sarah devra faire des pieds (!) et des mains pour financer son déménagement et payer son loyer. Une rencontre fortuite avec Antoine (Jean-Sébastien Courchesne), qui lui propose de devenir son colocataire, l’amènera à considérer un mariage de convenance afin de recevoir une juteuse et salutaire aide financière.

Ce personnage. Une énigme chaussant des espadrilles de basket. Indéchiffrable, insaisissable, pour qui la course de demi-fond est autant une échappatoire (pour ne pas faire face au monde et à ses codes extraterrestres) qu’une prison chaude et moelleuse où tout est réglé au quart de tour. Rarement au cinéma l’athlète sportif aura été approché avec autant d’ambigüité, moins le héro spartiate triomphant devant l’adversité que l’anomalie obstinée pour qui le corps devient l’instrument magnifique, mais faillible, d’une volonté qui ne fait aucun sens en dehors de sa propre course. Sophie Desmarais (que vous verrez trop cette année au cinéma – Le démantèlement, La chasse au Godard d’Abbittibbi – concomitance de plusieurs sorties en salle oblige) rend Sarah avec subtilité, même si en surface son visage ne laisse presque rien transparaître. Sa constitution fragile et ses grands yeux parfois tristes lui donnent une belle épaisseur, empêtrée malgré elle dans des situations sociales qu’elle aimerait éviter ou fuir, mais sans succès. Elle aura beau courir, la vie finira toujours par la rattraper.

Pour la réalisatrice, son corps est une machine ingrate, source de malaises et de souffrances. Et lorsqu’il n’est pas afféré à suer, il chie, vomit. L’amour (l’acte) est mécanique, accompli avec le même enthousiasme que la construction d’un meuble Ikea (où s’insère ce bout-là?). Sans compter que le cœur de Sarah lui fait défaut (au propre comme au figuré) : l’inconfort en dit long sur la méfiance de la réalisatrice envers la complexe machine humaine. Voilà une idée intéressante parmi tant d’autres, mais qui n’est malheureusement jamais vraiment exploitée, comme celle de la découverte chez Sarah d’une attirance pour les filles plutôt que les garçons. Ces palpitations, diagnostiquées, risquant de mettre fin à sa carrière, nous aurions aimé les suivre plus longtemps. Il est bien sûr louable de faire confiance au spectateur et de lui permettre de participer à l’élaboration de l’histoire qui se déroule sous ses yeux (précisément en privilégiant la fin ouverte, en refusant la résolution de certaines sous-intrigues). Mais jusqu’où est-il permis de dépouiller son scénario? Sans être obligés de noircir toutes les cases, nos jeunes cinéastes devront comprendre qu’en ne se commettant pas de la sorte, ils obligent des spectateurs qui ont payé 12$ pour voir leur film à le compléter à leur place.

La réalisation de Robichaud, quoiqu’habile, manque de tonus, alors que se suivent et se ressemblent les mêmes plans gris-beige que c’est à croire qu’il fait soleil que trois heures par jour au Québec (faites abstraction de la température présente). L’inspiration est probante dans Sarah préfère la course, surtout à la toute fin, où la course est filmée comme un chemin de croix hypnotique, musique vibrante d’outre-tombe en prime, mais il est difficile de se défaire de cette impression que nous nageons la plupart du temps en plein téléroman, et que cette approche apathique et désincarnée devient à force l’équivalent d’une tranche de jambon froid qu’on aurait laissée une semaine sur un comptoir de cuisine. Dommage, car Sarah est en elle-même fascinante, et bien entendu matière à un meilleur film que celui qui lui est consacré.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.