À la base, la rumeur voulant que Baz Luhrmann procèderait à l’adaptation du roman de F. Scott Fitzgerald en a séduit plus d’un. Peu à peu, le nom des comédiens fut publié; on annonça que Jay-Z serait responsable de la trame sonore, et la première bande-annonce fut enfin dévoilée, révélant un film prometteur. Après tout, qui, mieux que Baz Luhrmann, peut représenter le faste, l’effervescence, la musique, la folie et le glamour des années 20? Malheureusement, l’amalgame de tous ces éléments ne convainc pas. Le film, néanmoins appréciable, constitue davantage une copie de la forme de Moulin Rouge! qu’une réelle adaptation du roman. On se perd dans un artifice de sons et de couleurs, dans un tourbillon baroque et hyperactif, qui, par moments, en vient à étourdir le spectateur.

Voulant sans doute faire oublier l’échec retentissant du pompeux et démesurément épique Australia, Luhrmann retourne à la forme à succès de Moulin Rouge! Certes, le choix paraît judicieux, car, dans ce film comme dans The Great Gatsby, les événements sont narrés à la première personne, par un homme qui, a posteriori, couche sur papier son récit. Dans le cas faisant l’objet de cette critique, c’est autour du regard et du point de vue de Nick Carraway que le récit s’organise. Tel Christian dans l’oeuvre musicale parisienne de Luhrmann, il écrit l’histoire qu’il a vécue, présentée en flashback. Cependant, la voix faussement éraillée de Tobey Maguire, qui pilote la narration, provoque un décrochage plutôt qu’une empathie pour son personnage, devenu alcoolique, tel Fitzgerald. Le personnage de Nick est un témoin plutôt passif, se laissant mener dans un monde d’excès, faisant au passage la chronique d’une poignée d’individus gravitant autour de lui. En outre, le début des deux films est pratiquement identique : on retrouve un jeune ingénu, fraîchement débarqué en métropole afin de goûter à une vie nouvelle et trépidante. Rapidement, les protagonistes des deux films se trouvent emportés dans un tourbillon fantaisiste qui aura des conséquences tragiques. La manière de représenter l’excentricité du Moulin Rouge, que l’on découvre pour la première fois d’un œil émerveillé, avec ses personnages étranges, ses décors grandioses et sa musique omniprésente, constitue une formule reprise de façon quasi intégrale pour présenter le château de Gatsby lors de la première fête à laquelle Nick assiste. À la fin, dans les deux films, la décadence inévitable et l’abandon des lieux est représenté, symbole d’une certaine fascination pour ces ruines, témoins d’un passé grandiose.

L’histoire principale gravite autour d’une passion retrouvée entre la cousine de Nick et son extravagant voisin, respectivement Daisy (Carey Mulligan) et Jay Gatsby (Leonardo DiCaprio), ce dernier s’adressant à Nick en ponctuant abusivement ses phrases de l’expression « old sport ». D’ailleurs, il s’agit d’une seconde collaboration entre DiCaprio et Luhrmann, qui avaient auparavant revisité Shakespeare dans Romeo + Juliet (1996). Le choix de Carey Mulligan est fort juste, et ajoute une certaine douceur à ce film qui en met trop plein la vue. En effet, la première demie heure est pratiquement insupportable, due à son rythme frénétique, une trame sonore signée Jay-Z qui colle parfois mal aux scènes, et des changements de plans rapides et incohérents, propices à déclencher une crise d’épilepsie chez un spectateur non averti. À plusieurs reprises, on retrouve des « crash zooms », constituant une part de la signature du réalisateur, comme si la caméra était propulsée par un bazooka et qu’elle venait s’écraser à toute vitesse à un autre endroit. Heureusement, le rythme ralentit peu à peu, et permet de savourer le jeu des acteurs, notamment lors des retrouvailles entre Gatsby et Daisy.

Cela dit, le film n’est pas foncièrement mauvais. Il peut compter sur une distribution remarquable et des décors grandioses. Cependant, dans plusieurs scènes, le green screen fait tellement ressentir sa présence qu’une certaine distanciation s’opère. Au final, ce festin visuel et sonore, tel un buffet bien garni, nourrit le spectateur, qui, pendant un moment, est enthousiasmé, grisé par tant de faste. Mais à force de se gaver, on en vient à avoir mal au cœur, tout comme les pétillants convives de Gatsby, qui abusent des bonnes choses. Luhrmann veut nous emporter dans cet univers fascinant, et, il faut l’avouer, il y parvient dans une certaine mesure, à sa façon. Mais en reprenant une forme qu’il a lui-même usée, il laisse le spectateur sur une fâcheuse impression de déjà vu.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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