Nous commettions il y a quelques semaines à peine une critique de The Place Beyond the Pines de Derek Cianfrance, western mélancolique mettant en vedette Ryan Gosling et dont les ambitions cinématographiques (gonflées, dans tous les sens du terme) feraient sourire Michael Cimino lui-même. Tout autant obsédé par l’Amérique profonde, Jeff Nichols partage sensiblement le même parcours que Cianfrance. Tous deux révélés presque en même temps dans les circuits festivaliers par des films intimistes (Take Shelter et Blue Valentine, qui ne sont pourtant pas leurs premiers films), ils s’affèrent aujourd’hui à distiller l’essence naturaliste du cinéma américain des années 70. Tributaires autant de Terrence Malick que de Bob Rafelson et de Francis Ford Coppola, ils tracent avec puissance des univers presque exclusivement masculins, où les femmes sont incomprises, adorées et redoutées. Après donc ce Take Shelter remarqué, où un père de famille reçoit des prémonitions apocalyptiques, Nichols tente le coup de l’équivalent cinématographique du Great American Novel avec Mud, à la fois récit de jeunesse et portrait oblique des récents changements sociétaux, économiques et humains au sud des Etats-Unis.

Avant de s’emmêler les pinceaux, oui, Mud est directement influencé par l’œuvre de Mark Twain. Du moins en entame, alors que deux sympathiques voyous, Ellis (Tye Sheridan, découvert dans The Tree of Life et absolument magnifique ici) et Neckbone (Jacob Lofland, tout aussi impressionnant) découvrent sur une île du Mississippi un bateau haut perché dans les arbres. Voulant s’en faire un refuge, ils tomberont nez à nez avec un criminel en cavale, se cachant dans ce nid de fortune. Se présentant sous le nom de Mud (Matthew McConaughey, magnétique), l’homme fascine les deux garçons avec ses histoires dignes d’un roman d’aventures. Graduellement, il entrainera les jeunes riverains dans sa recherche de la belle Juniper (Reese Witherspoon), son amour d’enfance pour qui il tua un homme et se vit obligé de refaire sa vie en Robinson Crusoé.

Mud sonne vrai. Originaire de l’Arkansas, il est évident que Nichols tint à l’authenticité des accents, des lieux et des personnages qu’il met en scène.  D’abord un récit sur le passage à l’âge adulte de deux garçons vivant dans des familles brisées ou absentes (les parents d’Ellis sont sur le point de se séparer, la mère voulant quitter la rivière pour la ville, Neckbone vit seul avec son oncle), qui verront en Mud une figure paternelle plus grande que nature, le film se permet d’explorer avec justesse et dignité le quotidien de véritables marginaux américains, ceux pour qui le Mississippi fut durant longtemps source de confort et d’abondance.

En filigrane, ou carrément au centre, dépendant du point de vue, c’est l’amour comme sentiment absolu qui fait avancer le récit. Mud est coupable de meurtre, cela est convenu, mais pour Ellis les circonstances sont suffisamment atténuantes – Mud tua pour protéger celle qu’il aime – pour qu’il fasse confiance à cet homme au passé trouble. Coincé entre des parents qui ne se comprennent plus et tombant lui-même en amour pour la première fois, Ellis cherchera à rapiécer à sa façon des relations dont il ne peut concevoir la fin, jeunesse oblige.

Malgré la grandiloquence apparente, Nichols évite habilement les pièges dans lesquels Cianfrance s’embourbait tête première. Cela est dû en grande partie au jeu maîtrisé de toute la distribution, les deux jeunes en tête, McConaughey et Michael Shannon ensuite, ce dernier interprétant l’oncle de Neckbone, dont la gueule dans une autre vie aurait été croquée par le photographe de la grande dépression Walker Evans. D’un autre côté, la présence abstraite de Reese Witherspoon dans le rôle de Junipier nous fait questionner les motivations de Nichols de lui avoir donné ce rôle, si ce n’est pour qu’on se dise : « Ah, tiens. Reese Witherspoon. » À l’état de concept jusqu’aux trois quarts du film, son personnage de Juniper est adoré par Mud, il va sans dire, mais cette attache qui devrait partagée et ressentie fait défaut, surtout compte tenu du charisme infini de Mud. Mettons cela en partie sur le dos d’une surprésence de vedettes dans un film dont le naturalisme est l’une de ses plus grandes qualités.

Nonobstant une finale spectaculaire qui désarçonne – Nichols n’a jamais vu Adaptation de Spike Jones? Il aurait pu en tirer une leçon ou deux – c’est surtout pour son ambiance que nous recommandons Mud.  Si le film est un long fleuve tranquille, sous sa surface boueuse rôdent d’étranges spectres n’appartenant à aucune époque. La présence de la grande Mississippi, dont le mutisme absorbe autant que le chant des sirènes, réclamant le corps de ceux et celles qui la sillonnent, domine ce film âpre et brut, d’une beauté et d’une chaleur invitantes. Nous en sommes convaincus, il fera bon de revisiter ce Mud, qui en plus de faire passer une très bon moment de cinéma, solidifie la position de Jeff Nichols parmi les plus intéressants cinéastes américains de l’heure.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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