Ça débute avec une jeune femme, d’abord on entend que sa voix douce en hors champ, puis elle nous est présentée assise seule dans un bar jazz de Tokyo. Séduisante, mais son visage est triste. Elle se dispute au téléphone avec son copain jaloux. Il la soupçonne de vendre son corps à des étrangers la nuit venue. Sa méfiance est fondée. Elle sera envoyée chez un homme âgé, un enseignant à la retraite, un client très important, et ce, malgré son désir d’aller plutôt rejoindre sa grand-mère, en ville pour la journée. Dans l’appartement de l’homme, elle regarde les bibelots, les cadres, raconte quelques anecdotes en riant – joue-t-elle la comédie? – puis va dans sa chambre, se déshabille lentement, se couche et tombe immédiatement endormie.

Du coup, après quelques minutes, agréablement on se croit dans un roman de Haruki Murakami. Mais l’illusion s’arrête là. Parce que personne ne parle avec les chats et il n’y a pas d’univers parallèles dans Like Someone in Love, du cinéaste d’origine iranienne Abbas Kiarostami. Plutôt des moments en apparence banals saisis au vol, afin esquisser les contours fuyants de trois personnages réunis par l’amour, du moins en apparence. Car justement comme dans les paroles du standard de jazz qui prêtre son titre au film, le sentiment amoureux y est pris de travers, parfois présenté en faux-semblant, mais pourtant au centre des intérêts d’Akiko, la jeune fille (Rin Takanashi), Takashi, le vieil homme (Tadashi Okuno) et Noriaki, le petit copain jaloux (Ryo Kase).

Parenthèse : invité en 2006 à l’émission Tout le monde en parle, le cinéaste Patrice Sauvé (Cheech) répondit à Guy A. Lepage que le film le plus déprimant qu’il avait vu était Le goût de la cerise de Kiarostami, lauréat de la Palme d’or à Cannes en 1997. Précisons : déprimant parce que plate. Nonobstant la validité de « l’opinion » de Sauvé (André Habib à l’époque c’était acquitté avec panache de remettre le cinéaste à sa place), il est difficile de ne pas aborder cette étiquette « d’auteur chiant » bien souvent accolée aux cinéastes de la trempe de Kiarostami. En ce sens, Someone in Love risque de provoquer chez certains les mêmes excès de fureur (ou d’ennui) que chez Sauvé devant ce que plusieurs considèrent comme un chef-d’œuvre incontestables du cinéma.

Parce qu’il est facile d’aller jusqu’à se demander s’il y avait là réellement matière à film. Cette nuit entre Akiko et Takashi, la rencontre subséquente avec Noriaki, les enjeux qui ne sont pas clairement définis, l’absence de résolution : à quoi tout cela rime? Mais nous revenons rapidement à nos sens: c’est dans ce qui est montré (les trajets en voiture, les longues discussions ininterrompues) versus ce qui ne l’est pas (tout le spectaculaire est dans le hors champ) que le film gagne en épaisseur. Kiarostami est un cinéaste déférent, c’est-à-dire qu’il cherche toujours à positionner sa caméra à la bonne distance par rapport à son sujet (ce qui était l’un des thèmes de son excellent film Le vent nous emportera). Ce respect se traduit également dans le refus d’expliquer les raisons qui ont poussé Akiko vers la prostitution et les intentions profondes de Takashi. Cette distinction à la limite ringarde, mais bienvenue et rafraichissante, confère à Like Someone in Love une atemporalité qui nous laisse imaginer qu’il fera bon de revisiter le film dans quelques années.

Une œuvre mineur dans une filmographie comme celle de Kiarostami vaudra toujours le détour. Pour ce trio aux relations atypiques (les interprétations sont tous incroyables; d’ailleurs, comment Kiarostami a-t-il pu aussi bien tirer son épingle du jeu en tournant dans une langue qu’il ne connaît pas?), filmé avec cette attention propre au cinéaste, voici une agréable surprise qui se laisse déguster lentement.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.