Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel, coréalisateurs de Leviathan, font autant dans la science-fiction que dans le documentaire. Même que certaines scènes de ce spectaculaire essai filmé le temps d’une nuit à bord d’un bateau de pêche au large de l’Atlantique auraient pu servir à rendre parfaitement la surface d’une planète lointaine et inhospitalière, pensez à Solaris ou à LV-426 dans la série Alien. Le tandem, formé en anthropologie, filme avec urgence ce combat éternel entre l’homme et la nature, comme s’il s’agissait chaque fois d’une fin du monde en soi.

À l’aide d’une multitude de minuscules caméras à l’épreuve de l’eau, sont captés le grand remous des vagues, la mécanique grinçante des machines, l’entrechoquement de poissons dégoulinants, extirpés de leur élément et se débattant les yeux vides avant d’être décapités machinalement par des pêcheurs à la mine patibulaire, ces derniers taillés par l’eau salée, nous inspirant le respect et la curiosité. Libérées des contraintes du socle, les caméras virevoltent et se font submerger avec insouciance; elles n’ont aucune valeur si ce n’est pour capter ce tourbillon infernal à peine imaginable pour ceux qui ont les deux pieds sur la terre ferme.

Cherchant moins à faire comprendre une réalité ethnographique qu’à évoquer la fascination morbide de l’homme pour la mer, Leviathan aborde la pêche comme une activité retirée du temps, réservée aux plus téméraires, à des hommes en dehors de notre société. Pour seuls compagnons, planent au-dessus d’eux des nuées d’oiseaux de mauvais présage, guettant le repas facile, charognards dangereux tout droit sortis de The Birds d’Hitchcock.

Certains reprocheront assurément au film sa forme narrative sans queue ni tête et son aspect expérimental. Peu importe. La puissance de Leviathan est telle que nous rêvons ici de le voir projeté un jour sur un écran IMAX. Voici une grande œuvre chaotique et cauchemardesque, de peu de mots mais d’un infini pouvoir d’évocation.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.