La Seconde Guerre mondiale a été traitée au cinéma en long et en large, au point où aujourd’hui l’événement tragique et ses représentations cinématographiques nous paraissent indissociables. Et si nous y revenons incessamment, n’est-ce pas un aveu de notre incapacité d’en faire le tour? Ces films ne sont-ils pas tous à leur manière des essais tentant de rendre conforme à la vision de leur auteur un mal que nous parvenons encore difficilement à comprendre? De Nuit et brouillard de d’Alain Resnais (1955), constat déploré de l’horreur et de l’absurdité des camps de concentration, jusqu’à Inglourious Basterds de Quentin Tarantino (2009), d’un révisionnisme qui ira jusqu’à conférer un happy ending cathartique (certains diront pornographique) au conflit armé le plus meurtrier de l’Histoire; d’un film à l’autre, l’impression que plus on regarde, moins on y comprend quelque chose.

Lore, de la réalisatrice australienne Cate Shortland (Somersault), est le dernier film en règle d’une longue série puisant à même le matériau cinématographiquement riche et évocateur de cette guerre afin de porter un constat unique sur la bonté et l’intolérance. Le propos est-il original? Peu importe. Ce qui compte, c’est le point de vue, et Shortland, en concentrant son récit dans un hors champ – le parcours d’une jeune Allemande élevée selon les doctrines nazies – nous forcera à considérer l’inimaginable : l’humanité de l’ennemi, du moins de ceux et celles conformes à son idéologie.

Mai 1945. Les Alliés libèrent l’Europe et les hitlériens qui n’ont pas encore été arrêtés ou tués prennent la fuite. Parmi eux, la famille de Lore, composée de hauts gradés de l’armée allemande. Délaissés rapidement par leurs parents, qui risquent l’emprisonnement ou l’exécution, l’adolescente, sa sœur et ses frères devront se frayer un chemin dans un pays déchiré afin de rejoindre leur grand-mère à plusieurs centaines de kilomètres. À travers champs et forêts, trainant avec eux bagages et devant subvenir aux besoins d’un frère encore au biberon, le groupe en situation précaire se verra aidé par un allié imprévu : Thomas, jeune juif récemment libéré d’un camp de concentration.

À mi-chemin entre l’impressionnisme de Carlos Reygadas et de Terrence Malick et le récit coming of age féroce et sans concessions rappelant Fishtank d’Andrea Arnold, Lore frappe d’abord par sa beauté plastique. Photographie feutrée, attention particulière aux vêtements et aux objets, filmés de près, presque amoureusement par une caméra mobile : d’aucuns pourront taxer le film de précieux et de pictural. Mais le film cherche plus à marquer une fascination de Lore pour tout ce qui l’entoure – chaque lieu une découverte, chaque élément provoquant l’arrêt et l’observation – que la belle image pour la belle image. Afin que la naïveté originelle du personnage puisse se frotter à l’âpreté de la guerre, cet antagonisme entre beauté et laideur devient dans les mains habiles de Shortland d’une charge à peine soutenable.

La tension est également sexuelle. Car Lore en pince secrètement pour ce jeune juif, celui qu’elle devrait détester plus que tout au monde, sans bien comprendre la nature et la forme de son désir. Cette ambigüité perverse et trompeuse, nourrie jusqu’à la toute fin du film, prend pour assise l’impressionnante performance Saskia Rosendhal dans le rôle-titre, d’une raideur et d’une force qui jamais n’empêchent la sympathie.

L’originalité et l’imprévisibilité de son récit confèrent à Lore une puissance d’évocation depuis longtemps absente du cinéma au sujet de la Deuxième Guerre mondiale (devenu un genre statique, voire autoparodique). Jusqu’à sa finale en pied de nez, démontrant hors de tout doute l’intelligence et le talent Shortland, et comme Lore, jetée au travers d’un monde qu’elle ne connaît pas, mais qu’elle traverse avec aplomb et curiosité, nous sommes absorbés, hypnotisés; comme si un film était à nouveau un objet étrange, indéchiffrable, nouveau.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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