La guerre c’est moche, mais c’est aussi (et surtout) spectaculaire. Ah, et n’oublions pas rentable. Parlez-en à Tony Stark (Robert Downey Jr.), dirigeant d’une importante entreprise américaine de défense et de sécurité. Playboy (décidément, ils font de bons superhéros) dont les frasques émoustillent une presse avide de sensations, il est l’incarnation cristalline du capitalisme triomphant qui ne bronche pas quand vient le temps de distribuer des obus meurtriers comme des sucettes aux enfants. Nous faisons la connaissance de Stark d’ailleurs en Afghanistan, revenant d’une présentation de sa dernière trouvaille : le missile Jéricho (aucun lien avec celui israélien). Embusqué puis kidnappé par d’abjects terroristes à numéros, à l’article de la mort, il est rappelé à la vie grâce à l’installation d’un électro-aimant près de son cœur. Devant recréer le Jéricho qui servira aux vils desseins de ses tortionnaires, il s’échafaude plutôt une armure à propulsion indestructible, ticket vers la liberté et une réforme complète de sa médiocre personnalité. Monde soumis à la violence et la terreur, voici livré à toi Iron Man (dont l’amure n’est pas réellement de fer, ce que précisera Stark non sans humour, mais nous ne sommes pas à une inconsistance près dans ce film).

L’air est connu : pourriture égocentrique qui possède tout, mais qui n’a rien, à portée d’un bonheur qu’il ignore – incarné par l’assistante de Stark, Pepper Potts (Gwyneth Paltrow, là que pour financer son prochain livre de cuisine) – se verra attribuée une conscience humanitaire après avoir vu de près les horreurs de la guerre. L’ennemi aussi est tout près, cette fois-ci le bras droit de Stark et l’ancien assistant de son père, Obadiah Stane (Jeff Bridges, le seul conscient d’être dans un film de série B et qui s’en amuse). C’est évident comme le nez au milieu du visage : rien n’est très original dans Iron Man. La qualité d’un film de superhéros étant mesurable à celle de son méchant, les motivations d’Obadiah (platement économiques) font pâle figure à côté de celles d’un Dr. Otto Octavius (Spider-Man 2) ou d’un Joker (The Dark Knight). S’il n’est pas suffisamment haïssable ou tragique, on s’en lassera donc rapidement. C’est le cas avec Obadiah, que Jeff Bridges rend bien, mais qui est laissé en suspens, le réalisateur Jon Favreau (Elf, Made) trop occupé à filmer le comeback de Downey Jr. en gros plan.

Ce dernier déclamera d’émouvants discours au sujet de la guerre et la paix, sur comment il faut combattre celle-ci et défendre celle-là, tra-la-la, avec la conviction d’un adolescent qui assure à sa mère qu’il a fait ses devoirs. Explorer l’alcoolisme de Stark aurait peut-être donné plus d’épaisseur à un personnage qui, sur un dix sous, passe de Dick Cheney à Mahatma Ghandi (mais qui s’empressera, retrouvant sa liberté en entame du film, d’aller s’acheter un bon et graisseux cheeseburger, amaricain a-t-on besoin de préciser).

D’ailleurs, dans Iron Man, Burger King côtoie Audi pour former une bouillabaisse consumériste dont le costume métallique de Stark, reluisant et vrombissant comme une voiture de luxe, représente l’apothéose magnifique. Empêtré dans des muqueuses idéologiques qui nous font regretter l’efficacité et l’ingéniosité machiavélique de la trilogie Batman de Christopher Nolan, Iron Man aborde ses thématiques chambranlantes avec l’excitation et l’insouciance d’un enfant appréciant sa nouvelle carabine à plombs. La paix est donc permise, maintenue et célébrée par ceux qui tiennent coincée entre leurs cuisses la plus grosse torpille, ces derniers bien sûr aux intentions nobles et limpides; leur doux et chaud giron protecteur invitant à la plus naïve et pressante soumission. S’ils laissent des victimes innocentes dans le sillage de leur dernière croisade salvatrice, les autorités publiques pourront toujours mentir à la population (comme ils le font à plusieurs reprises durant le film, pour protéger les innocents il va sans dire). D’ailleurs, où sont-ils, les veuves et les orphelins, ceux qu’il faut défendre? Dans le flou de l’arrière-plan, figurants en carton que l’on tire autour pour éliminer des sales gueules au teint basané.

Qu’un divertissement estival à grand déploiement aborde des sujets brûlants et controversés, soit, mais qu’il aille dans ce cas jusqu’au bout de ses prétentions. Si les analogies sont accessoires, restera l’impression d’une banalisation d’événements tragiques. Amérique, cela fait plus de dix ans que tu exorcises le 11 septembre et ta guerre en Irak à l’aide de Spider-Man, Superman, Batman, Hulk, Captain America et compagnie. Il serait peut-être temps de vieillir un peu.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.