Photo : Emmanuelle Duret

Que signifie réellement l’indépendance au cinéma? Qualificatif fourre-tout qui confond liberté d’expression et indigence des moyens de production, il est accolé tant au court-métrage réalisé entre amis avec des bouts de ficelle qu’aux productions américaines imposantes primées à Sundance. Sans compter qu’au Québec, au sein d’un système de production fortement financé à même les fonds publics à travers des sociétés d’État telles que la SODEC et Téléfilm Canada, l’indépendance relèverait plus du sceau symbolique que d’une concordance sémantique claire et conséquente sur une façon précise de produire des films. Les plus cyniques diront qu’aujourd’hui est indépendant qui veut. D’autres avanceront que l’indépendance est plus affaire d’attitude que de budget; qu’elle dénote une tendance à aller à l’encontre des dictats esthétiques, moraux et mythologiques imposés par Hollywood.

Mais comment définir Maxime Desruisseaux, sinon comme un cinéaste résolument indépendant? Âgé de 26 ans, il vient de mettre fin à la production d’un premier long-métrage, Une histoire du nord, réalisé avec un budget autofinancé de 40 000 dollars. À mi-chemin entre le film de gangsters tarantinesque et le western spaghetti de Sergio Leone, Une histoire du nord à la particularité de camper son récit dans la Baie-James des années 80, alors que la fin des travaux sur les barrages électriques et le départ des travailleurs inquiètent un groupe de mafieux qui avaient fait de la Jamésie un nouveau Klondike.

Avec la sortie récente du film en ligne, une rencontre s’imposait. Il était tout naturel pour nous de donner rendez-vous à Desruisseaux dans un lieu rappelant la taverne où se situe une grande partie de son film. Le bar Le duck dans le quartier Saint-Sauveur ce fut donc, pour une discussion relâchée autour de quelques verres, tant au sujet de son parcours personnel atypique que sur les difficultés de faire son cinéma au Québec en dehors des sentiers battus.

4:3. Tu as d’abord été auteur avant de te lancer en cinéma. Quand as-tu commencé à écrire?

M.D. J’écrivais plus jeune des nouvelles et des romans. À 16 ans, j’ai été publié une première fois, mais mon âge était plus vendu que le contenu du livre. Trois ans plus tard, j’ai eu le projet de faire de la publication. L’expérience a duré le temps de sortir quatre livres, avant que notre éditeur se sauve de ses créanciers en France.

Aujourd’hui, quand je relis mes premiers romans, je trouve qu’ils sont écrits de façon très littéraire, avec un langage que l’on retrouve qu’à l’écrit. Depuis mes études en linguistique j’aborde la langue sous un autre angle et j’ai aujourd’hui envie d’écrire la langue québécoise de manière la plus réaliste possible.

Une histoire du nord

4:3. Une histoire du nord est ton premier film. Pourquoi commencer avec un long-métrage au lieu d’un court?

M.D. Dès le début, je me suis dit que je voulais faire un long-métrage parce que c’est ce que je consomme. Quand j’écoute du court-métrage, c’est uniquement dans le contexte de la web-série. J’ai l’impression que beaucoup de gens qui sortent des études en cinéma commencent par faire deux choses, soit des courts-métrages, soit de la vidéo corporative. Le long est plus couteux et risqué, mais avec le court les chances que tu ne le termines pas sont minimes. Il y a un vertige d’embarquer dans le long, mais j’avais peur de ne jamais en faire en commençant autrement. Et avec le court, tu n’as pas une heure et demie pour raconter ton histoire ou construire tes personnages.

4:3. Comment l’idée d’Une histoire de nord est née?

M.D. La découverte de Sergio Leone m’a donné le gout du Western, dont j’aime beaucoup l’univers et l’iconographie. J’aimais également l’angle de Leone – le cinéma dans le cinéma – et, d’un autre côté, j’étais conscient que je n’aurais pas un gros budget si je voulais faire un film. Je me suis demandé qu’est-ce que je pourrais amener d’intéressant. Je trouvais que les décors hivernaux sont quelque chose d’épique qu’on a au Québec et qu’on n’exploite pas assez. Surtout dans le Grand Nord, on a des décors incroyables qui couteraient cher pour une production étrangère, mais moi je pouvais m’y rendre avec mon auto et ma caméra. Je trouvais que c’était un aspect vendeur et valorisant pour le cinéma québécois et mon cinéma.

4:3. À quoi ressemble l’expérience de réaliser un long-métrage de manière indépendante, avec les moyens de bord?

M.D. J’ai travaillé deux ans comme travailleur autonome, à faire du ghost writing, de la correction, de la pige, et avec le temps j’ai amassé pas mal d’argent. Un prêt de ma sœur est venu compléter notre budget, qui incluait tout le matériel technique. Je ne me suis pas informé sur les organismes qui offrent de l’aide aux cinéastes qui débutent. C’était sûrement irrationnel, mais je voulais y aller à ma manière, faire l’expérience de A à Z, apprendre avec les problèmes et les défis que ça allait créer.  J’ai toujours détesté le côté administratif de la vie et j’avais peur, avec les demandes de subvention, d’avoir des contraintes de temps, des ententes de principe sur quoi que ce soit, que mes personnages soient obligés de moins sacrer. Je me suis dit : « Non, on va acheter notre stock. » Et avec le contexte de production où nous étions dépendants de l’hiver et de la température, le matériel devait toujours être disponible.

J’ai fait le film dans une optique d’apprentissage et aujourd’hui quand je pense à tout ce qui a été accompli, j’ai juste hâte de recommencer. C’est sûr qu’il m’arrive de me dire : « Si j’avais à refaire cette scène-là aujourd’hui. » Avec le recul je sais que j’aurais dû faire du repérage avant le tournage. J’aurais aussi beaucoup plus pratiqué avec mes acteurs, qui étaient tous non-professionnels. D’ailleurs, que ce soit niveau de l’équipe technique ou de la distribution, personne n’avait jamais rien fait en lien avec le cinéma auparavant.

4:3. Le film a été produit entièrement à Québec. Tu as déjà envisagé déménager à Montréal pour faire du cinéma?

M.D. C’est une question qu’on me pose souvent. Plusieurs de mes amis me suggèrent de déménager, mais je suis plus attiré par les décors de la campagne que ceux de la ville. Je prépare un nouveau projet en ce moment et je cherche des acteurs avec plus d’expérience. Beaucoup de Montréal m’ont contacté. Quand viendra le temps de faire le projet, que je me déplace ou eux le font, deux heures de route pour deux jours de tournage par exemple, c’est rentable. Si je le fais un jour ce ne sera pas pour des raisons en lien avec le cinéma. J’ai l’impression que je peux faire du cinéma partout au Québec.

4:3. Maintenant qu’il est terminé, quel est l’avenir du film?

M.D. C’est sûr que j’aimerais que mon film soit diffusé à grande échelle, mais c’est important de faire son film sans considérer la distribution. Parce que si au final elle va nulle part, tu peux le prendre comme un échec. Il faut le faire simplement pour le plaisir. Et ça a été le cas pour moi, de A à Z, et j’ai encore aujourd’hui du plaisir à le montrer aux gens. Le film m’a également servi d’école, autant cinématographique que personnelle. Il m’a obligé de faire des choix de vie que jamais j’aurais osé faire autrement. Il m’a fait évoluer en tant qu’être humain.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.