Premier véritable film-événement de l’année 2013, instigateur d’un nouveau schisme opposant une critique cinéma populaire (qui le déteste) et une spécialisée (qui le porte aux nues), taxé à la fois d’imbécile et de génial, de misogyne et de féministe, de maléfique et de libérateur, Spring Breakers nous confirme qu’Harmony Korine (Gummo, Julien Donkey-Boy, Trash Humpers) est encore aujourd’hui le vecteur d’une controverse qui lui valut au cours des années 90 le titre d’enfant terrible du cinéma américain. Et comme diraient nos voisins du sud : « Amen to that. » Parce que lorsque le cinéma n’est pas occupé à pourfendre ses propres tabous tant sur le fond que sur la forme, il devient très rapidement nombriliste et venteux (Terrence Malick). Le sujet du dernier brûlot de Monsieur K? L’hédonisme adolescent, génération 2K, dont les symboles les plus flagrants (les cheveux bleachés, Britney Spears, le bling, etc.) deviennent ici les objets partagés et codifiés nourrissant une orgie indissoluble de ça va ça vient, saupoudrée pour faire beau de cocaïne et de cannabis sur les petits et gros seins de jeunes filles qui hanteront à la fois vos fantasmes les plus scabreux et vos cauchemars les plus sordides.

Appétissant? Qu’à demi. Car même si l’essai s’avère parfois inspirant, la vacuité de l’approche (non pas du sujet : aucun ne l’est intrinsèquement) nous fait regretter un Korine plus intense et investi. À moins que le film porte justement sur le vide ontologique des enfants du millénaire. Quoique, à bien y penser… mais ce serait forcément trop moraliste pour un cinéaste de la trempe de Korine. Quoi penser? De retour après la pause.

Quatre nymphettes (interprétées, entre autres, par Selena Gomez et Vanessa Hudgens) en manque de tunes s’affublent de cagoules et dévalisent un restaurant. Pleines aux as, elles prennent la direction de la Floride, où le Spring break bat son plein. Arrêtées lors d’une descente policière, leur caution est réglée par Alien (James Franco), à la fois rappeur et dealeur, qui les entraîne au centre de sa vie et de son commerce interlopes. Certaines flancheront et retourneront sous les jupons de leur mère; d’autres, grisées par l’attrait du danger et de l’argent, feront partie intégrante d’un drame lyrique mettant aux prises Alien et son ancien partenaire Big Arch (Gucci Mane), jusqu’à devenir amazones vengeresses, mitraillettes et bikinis en prime.

Sexe, drogue et dubstep

Spring Breakers est con – ceux qui prétendront le contraire le sont aussi – mais d’une connerie dont seul Harmony Korine détient l’authentique secret. Influencé d’emblée par les teen movies du tournant des années 2000, de Can’t Hardly Wait à Eurotrip, en passant par Sugar and Spice, le film préserve aux abords la même insouciance idiote et anodine mêlée de crainte quant à l’avenir adulte. Se cache en son centre par contre la bête noire du cinéma hardcore grave, enrobé ironiquement d’une cautionary tale qui n’est pas sans rappeler Kids de Larry Clark, dont le scénario fut écrit par Korine alors qu’il n’avait que 18 ans. Jeunes filles : tenez-vous loin des wiggers aux tresses françaises, à moins d’être prêtes à mourir pour eux.

S’ouvrant sur une parfaite compréhension de l’esthétique Girls Gone Wild, sera servi sur l’autel du divertissement-minute un foutoir de tétons et de culs nappés d’alcool et autres substances collantes, jusqu’à l’engourdissement le plus complet. C’est pas beau tout ça? Magnifique. Pourquoi alors le film est-il si ennuyant? Que son réalisateur est-il incapable d’aller à l’encontre de son sujet, de s’en imprégner, comme il l’a fait dans ses films précédents? Sommes-nous déjà, en amont du visionnement, totalement désensibilisés à autant d’agression visuelle? Et ces lolitas en maillot deux-pièces, incapables de dépasser leur fonction d’avatars creux et désabusés, restent à distance, se dandinant mollement derrière la vitrine d’un peepshow crasseux.

En ressort une vue triste, qui bande mou devant sa propre opulence, et qui se retrouve, devant sa finale en queue de poisson, toute nue, qu’avec le sexe dans les mains. En tant qu’étude sociologique et anthropologique (beaucoup de critiques le considèrent ainsi), le film sent le réchauffé. En tant que bête divertissement extrême, sa lourdeur et son statisme surprennent. En tant que fable moraliste, le nihilisme est trop absolu pour y adhérer sans faire preuve de mauvaise foi.

L’unique brèche vers le film que Spring Breakers aurait pu et dû être, c’est cette interprétation déjà légendaire par Alien de Everytime de Britney Spears, hymne tragique à prendre au premier degré s’il-vous-plait, unique moment de vulnérabilité et de transcendance. Car l’ironie n’avait jusqu’à présent jamais fait partie du vocabulaire korinien. Si le réalisateur nous a montrés par le passé les affreux, sales et méchants de l’Amérique, c’était toujours avec humanité. Ici le cœur est noir et irrécupérable.

Que ce soit l’intention du film n’a que peu d’importance.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.