Au mieux le pilote d’une télésérie pour TVA, La cicatrice du québécois Jimmy Larouche, dont il s’agit du premier long-métrage, se déclinerait parfaitement en une vingtaine d’épisodes d’une quarantaine de minutes. Déjà, son titre évoque un traumatisme familial passé et non résolu, recélant son lot de trahisons, d’amours déchus et de révélations-chocs. Mettant en vedette Marc Béland (Annie et ses hommes, Trauma), Patrick Goyette (Les hauts et les bas de Sophie Paquin), Normand d’Amour (30 vies, Yamaska) et Sébastien Ricard (Les hauts et les bas de Sophie Paquin, 30 vies), tout dans ce film rappelle le merveilleux monde du petit écran, au point qu’il est à se demander si Larouche n’est pas un frais diplômé de l’INIS (Institut national de l’image et du son). Parce que même si elle a été filmée au Saguenay Lac-Saint-Jean, cette vue sent le cours de scénarisation télé donné dans la métropole des miles à la ronde.

Lorsque Paul Simoneau (Goyette) ouvre les yeux sur une grange abandonnée et se découvre ligoté sur une chaise, il ne peut se douter qu’un fantôme du passé a des comptes à lui rendre. Ce fantôme, c’est Richard Tremblay (Béland), un père de famille alcoolique et violent qui veut rendre responsable le monde entier de ses échecs personnels. La cicatrice, c’est celle restée après une blessure infligée alors que Richard, encore un enfant, s’est vu humilié un après-midi devant des élèves de sa classe, parmi lesquels Paul, bien entendu.

La cicatrice avance comme idée que l’enfant est le père de l’homme (d’accord) et que les éventuels psychopathes de banlieue, avec les parents manquants et les railleries des camarades à l’école et les « penses-tu sérieusement que je vais sortir avec toi? » des petites filles, vivent autant d’épreuves qui forment le caractère que des enfants enlevés à huit ans pour suivre un entraînement taliban (pas d’accord). L’enfer, le camp de concentration duquel on ne se s’évadera jamais, c’est la petite école. Possiblement. Mais voilà une thèse peu convaincante lorsqu’elle est servie platement, en usant d’un développement narratif quelque peu lâche (division en chapitres, dévoilement de la blessure initiale en punch final alors qu’elle aurait dû servir de point de départ). La Vie, la vie, c’est pas très compliqué.

Le plus triste c’est que les courtes 80 minutes du film ne sont pas investies, ce qui donne l’impression que l’histoire se traine vers le devant, inexorablement comme un vieux pachyderme marchant lentement et obstinément vers sa mort. Les acteurs se débrouillent avec ce qu’ils ont, même s’il est facile d’imaginer qu’ils regrettent les scénarios serrés des téléromans qu’ils peuplent le reste du temps. Les intentions sont peut-être nobles, mais au cinéma c’est sur l’écran que ça compte. Une réalisation approximative, une symbolique foireuse et des performances inégales ne peuvent rescaper ce qui, sur papier, devait ressembler à un film. Voilà où nous en sommes : ce regain de popularité des séries-télés, qu’on nous dit aujourd’hui plus cinématographiques, vampirisent un art de concision et de pureté de l’affect. Tout est laissé à l’approximation, pendant que les créateurs s’imaginent inconsciemment que tout sera rapiécé dans les prochaines émissions ou en fin de saison. Ce qui en reste? Des films anémiques, avec que la peau sur les os.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.