Western aux franges tombantes mélancoliques, fresque imposante d’une Amérique profonde et sensible aux archétypes qui la composent et la maintiennent – c.-à-d. le hors-la-loi et le policier –, The Place Beyond the Pines de Derek Cianfrance (Blue Valentine) ne pourra être pris en défaut de volonté. S’étalant en trois parties sur plus d’une quinzaine d’années, enchevêtrant les destins d’une dizaine de personnages autour d’une thématique centrale sur les relations père/fils (Cianfrance a coécrit le scénario inspiré par la naissance de son deuxième fils), il rappelle tour à tour de nombreux classiques à grand déploiement du cinéma américain, de la trilogie Le parrain de Francis Ford Coppola à Badlands de Terrence Malick, ce dernier étant l’amorce inspiratrice d’une nouvelle école de cinéastes américains filmant leur pays en crise à travers le regard triste mais déterminé de ses laissés pour compte.

Matière à grand film, aucun doute là-dessus. Mais l’ombre des pères n’aura permis à Cianfrance de nous convaincre tout à fait de la puissance de cette tragédie, certes intéressante pour ses nombreuses qualités qui sont l’apanage de réalisateurs de talent, néanmoins en quête d’identité jusqu’à la confusion.

Cascadeur motocycliste au sein d’un cirque ambulant, Luke (Ryan Gosling) est un générateur, prenez ce terme comme vous le voulez (de signes, par l’intensité de sa moue et ses nombreux tatouages, ou simplement comme moteur ou dynamo). En apprenant que Romina (Eva Mendes), flamme d’un soir rencontrée Schenectady, New York, lui a donné entre deux visites impromptues un fils, il s’obstinera à subvenir aux besoins de sa famille de fortune, pourtant indépendante et reformée. Avec un mécanicien, il fomente l’idée de commettre des vols de banques, desquels il s’échappera sur sa fidèle monture de fer. C’est lors d’un braquage tournant au vinaigre qu’il croise son envers, son reflet : Avery Cross (Bradley Cooper), jeune policier dont la droiture et l’ambition n’ont d’égal que sa naïveté.

Nous parlions d’un western plus haut, en étirant nous pourrions dresser des parallèles entre la première partie du film de Cianfrance et The Great Train Robbery (1903), surtout lorsqu’on voit Luke s’affubler d’un bandeau lorsqu’il peint sa moto en noir. Sans être directes, les références dans ces scènes consacrées à ce voleur aux nobles desseins tiennent en haleine; nous sommes en terrain connu et ces échos lointains font jubiler (« ah, si c’est pas mignon et cinématographique, Gosling sur sa bécane qui joue aux bandits »). Il est donc décevant, passé la surprise d’une entorse scénaristique au premier tiers du film, de sentir le rythme ralentir et de se retrouver brusquement dans un pastiche du film policier à la Serpico de Sidney Lumet. Cette deuxième tranche de vue, servie par un Bradley Cooper l’air mêlé, avec le même regard que celui d’un chien à qui l’on expliquerait une formule mathématique complexe, sans être inintéressante en soi (Ray Liotta, en policier corrompu, glace le sang), jure malgré tout par son manque de pertinence dans l’ensemble.

En passant près d’une heure à explorer la notion de héros (ce qui le constitue et le brise) avec ce personnage, tout en faisant avancer la trame vers une résolution qu’on-ne-voit-pas-venir-mais-qu’on-voit-venir, The Place Beyond the Pines devient graduellement cinéma procédural. Ce déterminisme compromet une vision ressentie, malgré tout désireuse de ne pas travailler contre le spectateur, alors que celui-ci n’aurait souhaité qu’un peu plus de cohésion afin de se laisser happer par cette histoire de testostérone, dont pourtant la meilleure performance reste celle d’une femme, Eva Mendes, qui, dans la force et la résignation muettes de Romina parvient presque à régulariser les lois sauvages des hommes en mal d’être qui l’entourent.

Asseyant les premières obsessions d’un cinéaste en train de se faire, The Place Beyond the Pines aurait gagné en vigueur en ablatissant son gras. Connaissez-vous ces Fold-ins du magazine humoristique MAD? De grandes images chaotiques sur deux pages qui, en réunissant leurs extrémités, dissimulant le centre, créent subitement un nouveau sens? Voilà ce qu’on aimerait faire au film : abattre cet accessoire faisant violence à son harmonie. Ce n’est que partie remise.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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