Que ferez-vous lorsque les gazouillis des premiers moments avec votre douce moitié se transformeront en des cris à la fois perçants et désespérés? Lorsque cette personne, à qui vous promîtes, en la regardant tendrement dans les yeux, amour et allégeance éternelles vous inspirera un dégout qui n’aura d’égal que celui d’être prisonnier d’une relation vous ravissant vos dernières années de jeunesse et de santé? Aurez-vous le cœur et le courage de régurgiter ce cancer noir vous rongeant de l’intérieur ou le laisserez-vous vous ensevelir sous un agrégat de sentiment honteux et de branlettes pathétiques dans la douche ou durant les quinze minutes précédant l’arrivée regrettable du ou de la conjointe et des enfants de l’épicerie? Le cinéaste américain Derek Cianfrance est ressorti meurtri mais vivant de l’enfer conjugal pour en livrer un témoignage amer et poignant avec Blue Valentine. Ce genre d’histoire ne s’invente pas.

Afin de récupérer un mariage s’en allant à vau-l’eau, Dean (Ryan Gosling) et Cindy (Michelle Williams) louent une chambre thématique – ils choisissent celle du futur, ironie quand tu nous tiens – dans un hôtel kitsch et y passeront la nuit dans les vapeurs d’alcool. Si l’homme, esprit libre mais amoureux, attentionné mais lâche et sans ambition, croit qu’il est encore possible de recoller les pots cassés, il n’en va pas de même pour la femme, plus pragmatique, qui profitera de l’occasion pour faire le procès de celui avec qui elle partagea sa vie pendant plusieurs années. En contrepartie et comme pièce à conviction nous seront montrés leurs premiers instants de bonheur, alors que Dean fit inlassablement la cour à Cindy, celle-ci d’abord réticente à ses charmes.

Tenant le pari d’un réalisme romantico-prolétaire à l’intention de jeunes adultes en mal d’émotions brutes, Blue Valentine est l’envers sale et beau de toutes ces comédies romantiques américaines que l’on nous sert comme du gruau à l’eau chaude toutes les deux semaines. Américain à l’os (dans sa suie et son fantasme), comme le récent Take this Waltz de Sarah Polley (mettant également en vedette Williams) était canadien dans sa propreté et son traumatisme goody goody, le film se complait à déboulonner les mythes fondateurs récalcitrants de ce cinéma yankee. Emboitant le pas d’un « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », le récit enchâssé du film questionne les principes fondamentaux du bonheur conjugal avec la petite maison à clôture blanche et le gros chien (mort d’ailleurs dans les 15 premières minutes), notamment en retournant sur eux-mêmes deux avatars masculins probants dans ce genre cinématographique, à savoir d’un côté l’athlète du lycée (avec qui Cindy entretient une relation au début du film), de l’autre le barde sensible (Ryan Gosling ici, Luke Kirby dans Take this Waltz).

Mais Blue Valentine cherche moins à surprendre le spectateur que son cousin du nord. Entre deux performances qui auraient fait acquiescer en souriant Stanislavski lui-même et un scénario dont les touches dramatiques sont visiblement puisées dans un matériel autobiographique dense (la ressemblance entre le Dean âgé et Cianfrance est confondante), le film ne transgresse pas joyeusement les codes des films auxquels il est associé; il les use à la corde, jusqu’à la soumission. Il y a une étonnante violence au centre de ce témoignage aux abords simples d’une séparation, une amertume dont les tenants restent flous et lointains.

Ne sera donc jamais expliqué, par exemple, le ressentiment de Cindy pour Dean. N’a-t-elle que son manque d’ambition à lui reprocher, ou faut-il comprendre que tous les couples sont voués à l’extinction, que la passion s’effrite avec le temps et que les reproches ne sont que des prétextes servant à justifier, expliquer l’inévitable? Blue Valentine n’a pas la douce intellectualité de Scènes de la vie conjugale de Bergman, auquel nous le rapprocherons; leurs couples appartiennent bien sûr à des castes sociales différentes, pour commencer. Mais les inflexions restent les mêmes et s’articulent autour de mécaniques réglées parfaitement. La dissection y est seulement ici plus grossière, sauvage. Mais cette inévitabilité confère au film de Cianfrance un aspect tragique, renforcé par ce montage parallèle unissant la rencontre entre Dean et Cindy et les 24 dernières heures qu’ils passeront en temps que mari et femme; ceci étant contenu dans cela jusqu’au débordement, donnant une épaisseur quasi insoutenable à leur séparation. Ces collisions en crescendo – au niveau de la forme d’abord grâce à des raccords subtils, ensuite à des téléportations violentes – agaceront les plus réticents au visionnement d’une bluette mettant en vedette Gosling et Williams, les chouchous d’un cinéma de l’affectation indé.

Car bien sûr il y a de la manipulation dans Blue Valentine, mais il est impossible de résister à son pouvoir d’attraction, tout comme Cindy ne pourra résister à Dean et à la chanson qu’il lui jouera pour lui faire la cour. Cette chanson d’ailleurs, You Always Hurt the One You Love, ici interprétée par Gosling à la Spike Jones (non non, pas le cinéaste), dans son aspect à la fois ridicule, déchirant et prophétique grâce bien sûr à la magie de l’ellipse, nous servira de clé afin de comprendre la logique interne et masochiste du film. Pour Cianfrance, tout est joué d’avance, et malheur aux naïfs qui s’imagineront le contraire. Mais voilà ce qu’il peut y avoir de réconfortant dans tout ceci : on ne peut souffrir sans avoir d’abord aimé. C’est au moins ça.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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