Joanne Corno n’y est pas pour l’argent. Que ses toiles se vendent à 25,000$ pièce ou s’échangent comme des billes, cela ne l’arrêtera pas de peindre, activité qui n’est pas pour elle une passion, mais une raison de vivre. D’aucuns tenteront de conférer une valeur à son travail en soulignant la position enviable de l’artiste au sein d’un marché mondial sauvage. D’autres vanteront son refus d’intellectualiser son exercice et les fruits qui en découlent et sa volonté de se tenir à l’écart des dogmes de l’art contemporain; son imperméabilité aux modes la rendant intemporelle, ou en d’autres termes, essentielle. Qu’elle prépare une exposition à Soho ou reçoive les critiques désobligeantes d’une presse québécoise bien sûr réfractaire au succès commercial à l’international de nos artistes, Corno reste elle-même, authentique. Ses caprices et excentricités se verront donc immédiatement excusés au nom de la préservation mythologique de l’Artiste, crachant au visage des convenances et de la normalité dans sa quête tortueuse de la vérité et de la beauté des êtres et des choses.

Corno peint des corps ou des visages dans un fatras orgiaque de couleurs criardes. Des corps ou des visages, rarement soudés ensemble, précisons-le. Les limites de ses tableaux sont des couperets tranchants et créent une compartimentation fétichiste du corps humain dont la récurrence frise l’autisme. Il s’agit d’un art de la décapitation où l’orgasme apparait dans tout ce qu’il a de triste et de fatal (petite mort). Un culte y est voué aux dimensions humaines impossibles, fantasmes à deux pas des personnages bédés de Heavy Metal, sans la vulnérabilité des photos de nus de Robert Mapplethorpe. C’est un art pop sans ironie. Bref, du kitsch de chez kitsch, à l’opposé de ce que le terme signifie pour le cinéaste John Waters.

Tout cela aurait pu donner un documentaire fascinant sur le rapport entre un artiste maudit mais vendeur, une critique de glace, un milieu académique embarrassé, des amateurs et des acheteurs en pâmoison, etc. Tout est par contre télégraphié jusqu’à l’hagiographie dans ce Corno, produit par Fabienne Larouche et réalisé par Guy Édoin, que l’on connaît pour sa trilogie de courts métrages Les affluents (2005-2007) et son premier long Marécages (2011). Ce qui unit Édoin et Corno? La commande sûrement. D’ailleurs, comment expliquer que pas moins de cinq auteurs figurent à son générique?

Corno a tout abandonné à 40 ans pour déménager à New York. Il sera donc question d’exil et de sacrifices. Par choix, elle n’aura jamais eu de conjoint ni d’enfants. Nous est présenté le mythe éternel de l’artiste seul qui souffre pour son art. Corno est filmée dans son studio, peint un peu. On passe en entrevue sa famille, une ancienne professeure de cégep, quelques marchands et experts en art. Avec insolence, la peintre affirmera à la caméra qu’elle n’a que faire de l’opinion du public face à ses œuvres; qu’il aime ou déteste, elle s’en lave les mains (et les pinceaux). Édoin partage-t-il la même opinion quant au documentaire piétonnier et inconséquent qu’il lui consacre aujourd’hui? Pour le découvrir, nous devrions au moins vous encourager d’aller le voir. Mais nous vous aimons trop pour ça. Restez chez vous. Leur monde n’arrêtera pas de tourner pour autant; le vôtre non plus.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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