L’homme qui rit a subi un accueil plutôt mitigé en France cet hiver. Après avoir visionné cette réalisation de Jean-Pierre Améris, on ne peut plus mettre ce malaise sur le compte des frasques russes de l’acteur Gérard Depardieu. En effet, cette version du classique d’Hugo souffre d’une réalisation surchargée qui sape sa crédibilité par une esthétique trop théâtrale, pour n’en faire qu’une sorte de caricature faisant pâle figure.

Rapidement, Améris met en place les éléments qui viendront donner le ton à son univers aux accents à la Tim Burton, mais en débutant par une introduction qui s’étire inutilement. Envahi de décors en cartons et d’anachronismes, le film se veut résolument irréaliste. Malheureusement, avec une histoire aussi excentrique que celle de L’homme qui rit, il aurait été mieux servit par une approche moins bonbon, afin de lui insuffler la crédibilité dont il manque cruellement. D’ailleurs, cette trop grande expansivité est accentuée par la trame sonore omniprésente. Trop insistante, elle semble parfois si forcée qu’on se surprend à prier pour qu’enfin elle se taise et laisse plutôt parler les protagonistes.

D’ailleurs, ce film qui manque de substance ne part pas d’une histoire où elle fait initialement défaut, bien au contraire. Le récit de L’homme qui rit est à la base fascinant, troublant et donne à réfléchir. Dans les alentours de Londres à la fin du XVIIe siècle, Gwynplaine (Marc-André Grondin), un enfant au visage mutilé par des gitans qui lui ont laissé des cicatrices à l’allure de permanent rictus, est abandonné lors d’une tempête de neige. Errant et cherchant de l’aide, il trouve un bébé aveugle, Déa (Christa Theret), encore accroché au cadavre de sa mère morte de froid. Tous deux seront finalement secourus par Ursus (Gérard Depardieu), un vendeur itinérant qui se convertira en forain. Créant un freak show ambulant dont Gwynplaine et Déa seront les vedettes, ils verront leur renommée grandir jusqu’à ce qu’ils attirent l’attention d’une duchesse dévergondée. Cultivant une fascination malsaine pour l’apparence de l’homme qui rit, celle-ci tentera par tous les moyens de l’attirer à la cour, loin de Déa et Ursus.

Faisant fi de la majorité des thèmes qui font la richesse de l’œuvre originale, Améris concentre son adaptation autour de l’amour entre Gwynplaine et Déa, délaissant en grande partie la critique d’une noblesse oppressante, l’angoisse des hommes et leur misère passive. On conserve cependant une partie de la critique sociale, qui permet d’étoffer un peu le tout, mais elle est tellement diluée dans des scènes ridicules et un enrobage surchargé qu’on peine à la retrouver dans cette profusion d’artifices.

L’homme qui rit avait déjà fait l’objet d’une adaptation par Paul Leni en 1928. La version de Jean-Pierre Améris ne s’est d’ailleurs pas complètement éloignée de l’approche expressionniste qui caractérisait la première version cinématographique. Et quelques fois, plutôt que de paraître trop théâtrale, cette esthétique artificielle s’accorde très bien aux scènes présentées. C’est le cas des performances scéniques des personnages, dont l’étrangeté colle bien à l’irréalisme de l’univers. On a aussi droit à un clin d’œil à la version de Leni, alors qu’on utilise, lors d’une prestation publique, exactement la même image de pendu que celles aperçus en introduction du film du début du siècle.

Les acteurs, quoique handicapés par la réalisation lourde, s’en tirent cependant plutôt bien, et arrivent à performer à la hauteur du talent qu’on leur connaît. Bien qu’il soit un homme controversé dans sa vie privée, Gérard Depardieu reste un très grand interprète, et c’est dans sa bouche que les tirades qu’on devine empruntées à Hugo résonnent le mieux.

Notre Marc-André Grondin national offre une prestation tout à fait convenable, et réussit à incarner un jeune homme sensible et naïf, quoique pas réellement tourmenté. Finalement, la jeune Christa Theret se démarque avec son rôle de la jeune Déa candide et angélique qui incarne parfaitement l’image de la pureté de son personnage.

Sans être complètement raté, L’homme qui rit souffre de plusieurs lacunes qui mettent en évidence les faiblesses de sa réalisation et son scénario. Quelques scènes grotesques ridiculisent l’ensemble à outrance, notamment une scène de métamorphose digne des films Miss Congeniality et une séquence de fermeture immonde, si bien que le film serait, sans elles, plutôt convenable. Malgré les incongruités du scénario et les anachronismes agaçants (comme l’apparition de cet accoutrement de combinaison blanche qui s’apparente plus au style Fruit of the Loom du Walmart que de la mode de la fin du XVIIe siècle), cette réalisation de Jean-Pierre Améris n’est pas catastrophique et contient de bons segments. Les critiques et les questionnements qu’il soulève demeurent, bien que dilués, criants de vérité et dignes d’attention. Malheureusement, avec un sujet en or entre les mains, Améris ne réussit qu’à vaguement remuer ses spectateurs, sans vraiment déranger quiconque.