Au lendemain de la mort d’un père qu’elle aimait profondément, la jeune India (Mia Wasikowska) se voit contrainte d’accepter l’arrivée soudaine chez elle d’un oncle dont elle ignorait l’existence (Matthew Goode). Soupçonnant d’abord l’homme au charme mystérieux d’entretenir une relation avec sa mère esseulée (Nicole Kidman), India se rendra rapidement compte que leurs destins sont intrinsèquement liés et que pour s’assurer de partager le même sang, il faut parfois être prêt à en faire verser un peu.

Récit coming-of-age alliant drame psychologique et horreur dans un emballage haut de gamme, ce qui frappe d’abord dans Stoker est sa facture visuelle. Fort d’une photographie feutrée du collaborateur de longue date de Chan-wook, Chung Chung-hoon, son canevas est tout désigné pour recevoir les prévisibles giclées de sang qui le parsèmeront. Il y est question de texture : vêtements, meubles, voitures et objets de luxe divers cohabiteront avec une nature à la fois fertile et rêche. Le résultat séduit, déjà que le goût des belles choses tient une place centrale dans l’histoire. Et l’objet du désir pour India est cet oncle interprété formidablement par Matthew Goode, visiblement possédé par l’esprit du Norman Bates d’Anthony Perkins (la première d’une longue série de références à Hitchcock), d’une beauté plastique presque aveuglante, au point d’en être inquiétante. Pour la référence, voir Fish Tank d’Andrea Arnold, où Michael Fassbender agissait également à titre de détonateur de l’éveil sexuel d’une jeune fille.

Sous les surfaces ça grouille de déchirements et de vacheries et de fantasmes charnels; nous aurions donc souhaité que le scénario Stoker soit un peu moins poli et inversement un peu plus kitsch et trash. Que par exemple la relation conflictuelle entre India et sa mère (Kidman est parfaite, mais joue les seconds violons) soit plus et mieux explorée. Si les apparences sont souvent trompeuses, il est malheureux de constater dans ce cas précis qu’elles s’accordent adéquatement avec un récit réglé au quart de tour, inspiré parfois il va sans dire (particulièrement dans sa finale), mais au final statique; bel objet muséal dont l’exécution peut ravir sans pour autant toucher.

À l’image donc du dernier lifting de Kidman, les affectations de Stoker rebutent souvent plus qu’elles attirent et maintiennent le spectateur à distance derrière la vitrine sublime d’un magasin au lustre enivrant. Malgré son désir d’entrer par la grande porte dans la famille des classiques du cinéma d’horreur psychologique américain, ce premier film en langue anglaise réalisé par Park Chan-wook nous rappelle bien évidemment que ce sont les Sud-coréens qui contrôlent le genre d’une main de maitre depuis maintenant plus de dix ans, et que bien sûr la traduction n’est pas qu’une affaire de mots : au change une spécificité s’y perd invariablement. Après la tentative discutable de Kim Jee-woon (A Tale of Two Sisters, I Saw the Devil) de redonner un troisième ou quatrième souffle à la carrière de Schwarzenegger avec The Last Stand plus tôt cette année, Chan-wook nous fait aujourd’hui redouter l’adaptation prochaine par Bong Joon-ho (The Host, Mother) du classique de la bédé française Le Transperceneige, qui sera également complimentée d’un casting béton (Tilda Swinton, John Hurt). D’ici là, certains trouveront assurément comme nous dans ce Stoker suffisamment d’artifices pour justifier le prix d’entrée.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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