Jason ici pour altérer notre formule critique habituelle. Car à film spécial, critique spéciale. Donc au lieu de se triturer le crâne à n’en plus finir, on se permet un peu de détente avec quelques brefs commentaires sur Ernest et Célestine, film d’animation adapté d’une série de livres jeunesse dont nous ignorions ici absolument l’existence (sauf pour une amie qui grandit en les adorant). Comme toutes ces étoiles en attestent, j’ai adoré le film. Je prédis même qu’il deviendra jalon dans l’histoire récente du cinéma d’animation mondial, au même titre que Ponyo sur la falaise de Miyazaki. Que vous ayez des enfants ou non n’a aucune importance : allez-y. Nous étions deux types fin-vingtaine à la représentation de matinée et rarement ai-je vu un auditoire aussi varié apprécier également un film. Donc voilà, pour allumer vos lanternes et pour mon plaisir, voici mes cinq raisons d’aller voir Ernest et Célestine.

Sa beauté

D’une douceur qui plairait à la dent sucré d’Ernest, voici une belle, belle, belle vue d’un détail et d’une précision confondantes. Décomplexé d’un souci de réalisme depuis la dominance dans les salles de l’animation en images de synthèse, le dessin-animée privilégie depuis quelques années une sorte de retour vers la simplicité, où il n’est plus question de dissimuler le trait de crayon mais au contraire de le souligner. Ponyo sur la falaise (2008) et la réinitialisation de Winnie l’ourson (2011) – qui vient de mériter le malheureux titre du dernier long-métrage d’animation traditionnelle des studio Disney, selon une annonce récente – sont deux exemples de cette façon de faire quasi naïve, beaucoup plus près du livre d’illustration que du cinéma dans leur esthétisme.

Je ne débattrai pas ici de la valeur de l’animation 2D vs. celle 3D (nous pourrions écrire plus d’un traité au sujet de la représentation du poil et de la pelure selon ces deux méthodes, mais comme nous avons promis d’être bref… ), alors faites-nous simplement confiance : Ernest et Célestine est plus beau que tout ce que Disney et DreamWorks ont produit dans les dernières années. Vous aurez l’impression de faire à rebours les gestes précis et habiles des nombreux animateurs qui ont dû avoir beaucoup de plaisir à travailler sur le film. Ah, et il y a une entracte hallucinante pour représenter le changement de saison qui fait beaucoup penser à du Norman McLaren.

Son anarchisme (et son humanisme)

Ça fait peur dit comme ça mais au contraire : tout dans le récit cherche à éveiller l’intelligence des enfants, à leur faire questionner l’autorité lorsqu’elle entre en conflit avec leur conscience et à leur apprendre à tendre la main à ceux qui sont dans le besoin. À des années lumières des princesses superficielles de Disney, non? D’abord ostracisés par leur communauté respective à cause de leurs inclinaisons artistiques, Ernest et Célestine réussiront à montrer à leurs pairs que ce désir de remodeler le monde pour en faire quelque chose de plus beau n’est pas que louable, il est même nécessaire pour la santé mentale d’une communauté.

Ses mots

Adapté par Daniel Pennac et incluant deux chansons écrite par Thomas Fersen, Ernest et Célestine a l’avantage d’avoir été réalisé en mettant magnifiquement de l’avant sa francité. Les textes sont biens tournés, font plaisir à entendre, et les pièces de Fersen roulent inlassablement dans nos têtes depuis.

Son humour

Les moments d’hilarité sont trop nombreux pour les énumérer ici. En plus d’être beau, chou, subversif et lyrique à souhait, le film n’a rien à envier aux comédies d’animation américaines, même qu’au contraire, avec ses emprunts savants tant à l’humour physique à la Chaplin et Keaton qu’à la comédie de situation, il prouve hors de tout doute qu’il n’est pas nécessaire de patauger dans les références pop contemporaines pour faire rire le monde. Si vous cherchez un équivalent, nous dirons que dans son esprit Ernest et Célestine est aussi drôle et inventif que Ratatouille, l’un ou sinon le meilleur long-métrage des studios Pixar.

Ernest et Célestine, tout simplement

Pour la balourdise d’Ernest et la pétulance téméraire de Célestine, qui se raffineront au contact de l’autre pour révéler le meilleur de deux charmants personnages épris d’art et de création. Pour ces qualités et parfois ces caprices, rendus avec talent et une minutie rarement vu dans un milieu où le clinquant et le criard font aujourd’hui la loi. Pour deux personnages complets et profonds que nous imaginons facilement dans une suite (croisons les doigts). Ernest et Célestine est un nouveau chef-d’œuvre pour petits et grands, à installer sans gêne à côté du Roi et l’oiseau et des meilleurs Miyazaki.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.