Nous avons eu la chance récemment de poser quelques questions au réalisateur François Delisle à l’occasion de la sortie en salle et en vidéo sur demande au Québec de son dernier film, Le météore (notre critique). Objet étrange et incandescent au sujet d’un prisonnier dans la quarantaine et des répercussions de son enfermement sur son entourage, il a la particularité d’être composé d’un montage d’images accompagné en voix off de monologues de personnages interprétés chacun par deux acteurs, s’occupant d’être respectivement leur corps et leur voix. D’un formalisme au service d’une exploration humaine et intime des tourments de ceux aux prises avec la captivité, Le météore est une œuvre magnifique et radicale, tranchant avec le cinéma narratif de fiction tel que nous le connaissons.

Vous avez tourné Le météore vous-même de manière intermittente sur une période de deux ans. Vous aviez une idée claire de ce que vous filmiez en commençant le projet?

Tout a commencé avec le projet du livre inspiré des photographies d’Anouk Lessard, que j’ai ensuite adapté en scénario. Il y avait quand même une part d’imprévus à savoir comment le film allait prendre forme complètement, mais reste que je me suis basé sur un scénario classique dans le sens où ce qu’on voit à l’écran et ce qu’on entend sur la trame sonore existaient préalablement.

Chacun des personnages du film est incarné par deux acteurs, qui s’acquittent d’être leur corps et leur voix. De nature composite, leur identité à travers cette symbiose nous apparait tout de même pleine et crédible. Quelle sorte de travail a nécessité cette approche?

Tous les acteurs ont d’abord lu le scénario. Noémie (Godin-Vigneau) par exemple se répétait souvent le monologue pour pouvoir entrer le plus possible dans l’esprit de la scène qu’on tournait, même si elle n’avait pas un mot à dire. D’un autre côté ceux qui ont fait les voix off étaient plus ou moins au courant de ce que le film allait avoir l’air; ils se sont complètement immergés dans le texte.

Je pense que la colonne vertébrale du film c’est avant tout les voix. À un point tel où après avoir tourné pendant des mois je les ai enregistrées en mettant de côté les images que j’avais déjà montées, pour me concentrer que sur la trame sonore, pour monter le rythme, trouver la bonne architecture entre chaque personnage. J’ai ensuite monté les images en les prenant comme ligne directrice. Leur importance dans le processus est indéniable.

Tout en étant à première vue un film « carcéral », le film évite les écueils du genre et refuse une spectacularisation de l’enfermement. Au lieu d’être spatialement « à l’intérieur », le film enchaine des plans de la nature. Comment s’est articulée cette tension entre l’intérieur et l’extérieur dans votre film?

Dans le scénario au départ le film s’ouvrait dans une prison. On en avait choisi une abandonnée pour le tournage, mais on n’a pu y accéder pour des raisons de sécurité. Finalement j’en étais plutôt content. Le seul élément représentatif de la prison c’est le fourgon cellulaire qui apparait lorsque trois des personnages sont dans le même lieu. Ce qui m’intéressait c’était d’être dans la tête des personnages et je voulais être le moins illustratif possible par rapport à ce qu’ils disaient. C’est plus intéressant que le film nous propose des images, une histoire, et que nous on en fasse ce qu’on veut. Je pense qu’en illustrant la prison on aurait aplati un peu le projet.

Le film prend l’affiche dans seulement deux salles au Québec, mais sera disponible simultanément en vidéo sur demande. Le cinéma d’auteur devra-t-il se diriger vers ces méthodes de diffusions parallèles pour continuer d’être vu?

Oui. J’y crois beaucoup dans la situation actuelle où les gens en région n’ont pas accès au cinéma. C’est un drame pour le cinéma québécois, pas que pour celui d’auteur. Je préfèrerais que le film puisse rester en salle, qu’il vive sa vie, quitte à être projeté tard le soir une fois par semaine, comme ça peut être fait dans d’autres pays pour des films très pointus, mais on n’a pas le bassin de population ici pour ça. On a fait la même expérience de sortie simultanée avec mon dernier film 2 fois une femme et il été vu de façon plus extensive par rapport à mes productions précédentes. Pour moi le résultat est donc très positif.

Je ne peux pas cacher qu’à priori je préfèrerais que mon film soit diffusé un peu partout dans des salles au Québec, sans restriction. Avec la fameuse révolution numérique, les projecteurs appartiennent maintenant aux Américains. Ça coute de l’argent présenter un film en exclusivité dans une salle, il faut que le film en vaille la peine et qu’il puisse faire rapidement son argent et ce n’est pas le cas pour une bonne partie de notre cinéma. On produit des films avec l’argent du public et ce public n’a pas accès aux œuvres qu’on réalise.

Il est question présentement de crise du cinéma. Il n’y en a pas au niveau créatif. La crise selon moi se situe au niveau de la diffusion. Si les gens avaient une habitude d’aller voir des films québécois sur une base régulière, je pense qu’il y aurait un engouement qui serait tout à fait naturel. Pour arriver à nos fins, il y a des voies qui s’offrent à nous comme la vidéo sur demande ou Internet, mais faut les exploiter. Le territoire est tellement occupé que si on a une petite place faut vraiment l’utiliser avec autant d’ardeur que les majors.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.