Documentaire éclairant et nécessaire, The Gatekeepers offre une rétrospective de certains moments marquants du conflit israélo-palestinien, à partir des confessions inédites de six anciens dirigeants du Shin Bet (également appelé le Shabak), le service de sécurité intérieure d’Israël. Éclairant, d’une part, car les dirigeants révèlent des informations parfois troublantes sur cet organisme, décrit comme une machine bien huilée, efficace et systématique, et remettent en contexte certains événements, ce qui permet de mieux cerner des moments charnières de ce conflit, d’une densité et d’une complexité rarement égalées. Nécessaire, d’autre part, car après les accents de violence de l’automne dernier dans la bande de Gaza, force est de constater que le conflit est toujours d’actualité. En somme, plutôt que de constamment antagoniser le voisin, examinons au plus profond de nos propres institutions, de même que dans nos façons de penser et d’agir, où se trouve une grande partie du problème. Le réalisateur Dror Moreh, lors de ce délicat exercice, ouvre une porte aux remords, aux doutes et aux confidences d’hommes de pouvoir, en poste à certains moments-clés de la troublante et tortueuse histoire des affrontements d’Israël avec la Palestine.

Le film, grâce à diverses mises en contexte relativement concises, permet de situer le spectateur, en tâchant de démontrer, par le biais des activités du Shin Bet, les bons et les mauvais jours d’Israël. C’est véritablement à partir de 1967, suite à la guerre des Six Jours, que le Shin Bet se concentre principalement sur le contre-terrorisme. Dans un style rappelant le segment « News on the March » de Citizen Kane, une voix off dynamique, une musique engagée et des images d’archives se chargent de résumer l’essentiel de cette guerre. Plus tard, grâce à une prouesse technique, le spectateur revit la douteuse affaire du bus 300 comme s’il était un photographe présent sur les lieux. Filmé à la manière d’un jeu vidéo à la première personne – à la différence près que les autres personnages demeurent immobiles – tout en amalgamant des photos d’archives, l’effet qui en résulte est convaincant. Pour le reste, plusieurs noms et événements circulent, faisant resurgir, pour nous occidentaux, de lointains souvenirs, spectres d’anciens grands titres à la une des journaux de l’époque. Les deux Intifada, l’expansion des colonies israéliennes, Golda Meir, l’OLP, le Dôme du rocher, les accords d’Oslo, l’assassinat du premier ministre Rabin : autant de noms et d’événements qui ont ponctué l’actualité, pour le meilleur ou – plus souvent qu’autrement – pour le pire. Au final, on ne peut que constater qu’il est impossible de faire l’unanimité. On a beau prôner la paix et la réconciliation, tel Bill Clinton en médiateur jubilant devant la légendaire poignée de mains entre Arafat et Rabin, mais la « paix » est une notion fragile et précaire.

Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, les révélations faites dans le documentaire ne soulèvent pas vraiment de nationalisme ardent. Il s’agit plutôt d’un sentiment de découragement, voire de honte face à la manière dont certaines décisions ont été prises. On y parle avec dégoût des prisons israéliennes, et, avec quelques euphémismes, de certaines techniques de torture. On aborde la montée du « terrorisme », mais avec un relativisme nécessaire, car, comme cela est clairement affirmé dans le documentaire : « one man’s terrorist is another man freedom fighter ».

En somme, quelle conclusion apporte The Gatekeepers ? Grâce aux confessions des six hommes qui, successivement, furent à la tête du Shin Bet, le spectateur est porté à réfléchir et à faire la part des choses, car, dans ce conflit, les zones grises abondent. En voyant les doigts boudinés, les mains tremblantes, le visage rondelet et les bretelles rouges d’Avraham Shalom, qui se confie à la caméra, il est difficile de croire qu’il dut quitter ses fonctions de directeur du Shin Bet suite à la controversée affaire du bus 300.

Comme l’a si bien démontré Mathieu Kassovitz en 1995, la haine attire la haine. En ce sens, ce documentaire, nominé aux Oscars, constitue une éloquente illustration du proverbe. Ainsi, cet engrenage pernicieux ne laisse rien présager de bon quant à l’avenir, constatent pensivement les hommes interviewés. Surtout, le conflit israélo-palestinien, loin d’être isolé, est au cœur d’un réseau d’alliances complexes, et le symptôme d’un conflit latent d’une envergure internationale. Au final, même s’il propose une vue nuancée des événements, The Gatekeepers mériterait d’avoir son équivalent palestinien, afin d’offrir une vision globale du conflit.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia