Si une grande majorité des bandes-annonces de film répondent parfaitement à leur fonction marchande, en offrant un résumé séquentiel dudit film en alignant platement des extraits de ses moments représentatifs, au point parfois de le dénaturer complètement, certaines s’offrent la liberté de répondre au film à la manière d’un remix condensé, le déconstruisant pour mieux ensuite recomposer son essence. Ces bandes-annonces ne se périssent pas après la sortie en salle des films qu’elles accompagnent, mais restent des œuvres indépendantes, complètes.

Le Météore de François Delisle (Le bonheur c’est une chanson triste, 2 fois une femme) a le premier mérite d’avoir su avec sa bande-annonce préparer le spectateur à sa douce étrangeté formelle, dont certaines particularités (deux acteurs incarnent chacun des personnages, s’acquittant de rendre respectivement leur corps et leur voix), nous semblaient jusqu’alors inédites au cinéma. Même qu’à bien y penser, cette bande-annonce est intrinsèquement liée à la structure même du film de Delisle, générée par une succession d’images « fortes », accompagnées par des commentaires en voix off. La surprise au visionnement est donc ironiquement de constater qu’entre la bande-annonce et le film, il n’y qu’à un pas, et que cette transparence nous prépara savamment à apprécier les nombreuses qualités du long-métrage.

Car il faut s’acclimater à cet essai filmique rappelant souvent la poésie animiste de Terrence Malick, s’accorder à sa lenteur pour mieux absorber sa richesse et sa puissance. Ceux qui seront prêts à faire pleinement l’expérience de la proposition de Delisle y découvriront peut-être comme nous le premier grand film québécois d’une année qui s’annonce faste, nouveau porte-étendard d’un cinéma d’ici libre et sans concession.

Pierre (François Delisle/François Papineau) purge une peine de 14 ans de prison pour un meurtre dont les circonstances nous restent nébuleuses. Au-delà de son propre combat existentiel avec la réalité du crime qu’il a commis, l’incarcération de l’homme freinera dans leur mouvement les vies de celles qui y étaient le plus attachées, à savoir sa mère (Jacqueline Courtemanche/Andrée Lachapelle) et son ex-conjointe (Noémie Godin-Vigneau/Dominique Leduc). Au travers d’une succession de monologues intérieurs, le long chemin de croix du trio rencontrera celui partagé par deux autres captifs : un geôlier (Laurent Lucas/Stéphane Jacques) et un jeune pusher (Dany Boudreault/Pierre-Luc Lafontaine).

D’une genèse remontant à cinq photographies d’Anouk Lessard, Le météore se révèle lentement, pour s’approprier l’image du développement photographique. L’approche se veut personnelle, intime, et ne prend jamais en considération le commercial ou le populaire. Cela se traduit bien sûr par la nature de la production (Delisle tourne le film pratiquement seul sur une période de deux ans) et la présence du réalisateur et de son fils dans la distribution. Cette proximité dénote autant une nécessité chez le réalisateur de faire avec peu de moyens qu’une urgence de tourner et de faire le point sur son parcours de cinéaste en se mettant carrément au centre de sa réflexion. La radicalité formelle du film est donc une réaffirmation de la liberté initiale de Delisle en tant qu’auteur, et ce geste d’embrassement des possibilités du cinéma, en plus d’inspirer le respect, parviendra aisément à nous émouvoir et à nous faire souhaiter que plus de cinéastes choisissent la même voie.

L’attraction que le film exerce relevant également d’un universalisme puisé au plus profond de l’âme que des images esthétisantes qu’il fait défiler selon une logique tantôt abstraite, tantôt métaphorique, nous oserons avancer que Le météore est fondamentalement accessible, tant les tragédies que vivent ses personnages répondent à des peurs frappant magnifiquement l’imaginaire collectif, tant il se laisse regarder avec plaisir et admiration.

Thèse impressionniste et parallèle de notre fascination cinématographique et télévisuelle pour le milieu carcéral, Le météore évite heureusement les écueils de ce genre en refusant une spectacularisation de l’enfermement. Au lieu d’être « à l’intérieur », le film enchaine des plans d’une nature parfois luxuriante et agitée, toujours d’une beauté déchirante, comme les échos magnifiés des souvenirs du « dehors » de ceux qui n’y ont plus accès. Les acteurs/personnages sont à peine vus, s’estompant dans la mémoire des autres, et ne reste d’eux que le témoignage sans filtre de leur conscience, narration d’outre-tombe qui évoquent l’impuissance du prisonnier, présence éthérée sans réelle emprise sur le monde. Les choix formels inhabituels du film viendront donc complimenter son fond sans jamais mettre en question sa pertinence, pour faire de cet objet lumineux beaucoup plus qu’un simple exercice de style.

Que l’exposition d’une grande déchirure entre cinéma d’auteur et cinéma populaire se retrouve encore sur nos lèvres, au centre d’une inlassable « crise » qui se perpétue grâce à la collaboration de médias en manque de contenu, que cela puisse défavoriser la viabilité en salle d’un film comme Le météore : le débat est ouvert. Notre incapacité par contre en tant que spectateurs de transcender les barrières imaginaires que certains « penseurs » de notre cinéma érigent par mesquinerie, cela ne fait malheureusement aucun doute. En résistant à l’envie d’utiliser le titre de ce film d’exception afin d’user d’un lexique de la fugacité, de l’éphémère, nous préférons terminer cette critique en rappelant que les médisants de tout acabit vont et viennent, mais que les films comme Le météore eux restent. Heureusement, car il gagnera à être revu plusieurs fois.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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