Au Québec, rares sont les réalisateurs contemporains immédiatement reconnaissables au premier contact des images qu’ils mettent en scène, dont le style et les thématiques de prédilection se répondent parfaitement d’un film à l’autre tout en évitant habilement la redite. De tous ceux qui nous viennent en tête, Bernard Émond est probablement celui le plus cohérent dans la totalité de son œuvre, tissée à la manière de l’artisan expérimenté. Qu’il ne soit devenu un qualificatif à des fins de comparaison avec de plus jeunes cinéastes qui s’en inspirent (émondien?) démontre justement qu’il fait encore, après plus de vingt ans dans le milieu du documentaire et de la fiction, cavalier seul dans notre province en ce qui à trait à un cinéma des grandes questions morales et des tourments qu’elles provoquent.

Si tout cela parait vieux jeu, comme si le fantôme de Robert Bresson venait nous visiter la nuit pour nous faire silencieusement des remontrances à propos de notre grande et moderne indifférence, c’est qu’effectivement cette ringardise détonne et déstabilise, au point d’en être radicale. Qu’il s’avère pour vous salvateur, rébarbatif, ou quelque chose entre les deux, le dernier film d’Émond, Tout ce que tu possèdes, à l’avantage de prendre de travers.

Pierre Leduc (Patrick Drolet), homme de lettres dans la quarantaine, abandonne subitement sa charge de cours à l’université pour se consacrer à la seule chose pouvant encore l’extirper d’une profonde morosité, soit la traduction en français des poèmes de l’auteur polonais Edward Stachura. Se recroquevillant peu à peu dans son appartement afin de se soustraire aux contacts intimes avec les autres, à l’intérieur d’un bunker fait de livres et de mots, il représente l’intellectuel coupé du monde, le philosophe cloitré brillant et ignare tout à la fois. Homme de valeurs donc… qu’il n’a jamais mises en pratique.

Deux évènements viendront troubler la retraite de l’ermite. D’abord l’annonce de la mort prochaine de son père (Gilles Renaud), riche industriel qui souhaite lui léguer un héritage de 50 millions $, acquis selon lui de manière malhonnête. Ensuite la rencontre fortuite avec sa fille de 13 ans (Willia Ferland-Tanguay), dont il a toujours nié l’existence après avoir abandonné la mère durant sa grossesse pour un voyage d’études en Pologne. Réintégré contre sa volonté dans sa propre généalogie, Leduc tentera pour la première fois de sa vie de prendre les responsabilités qui lui incombent

À l’image de son personnage content d’avoir trouvé le mot juste en traduisant un poème de Stachura, nous imaginons une certaine forme de plaisir de la part d’Émond dans sa recherche de précision dans le découpage de Tout ce que tu possèdes. Rien n’est superflu (sauf quelques scènes accessoires en flashback), tout est construit de manière à éviter un naturalisme approximatif. Cette maitrise tranquille mais serrée, peut être rassurante pour le spectateur, mais risque également de donner raison à ceux qui taxent le cinéma d’Émond de rigoriste. Pourtant, les personnages respirent, se débattent, sont à des années lumières des automates/sujets de Bresson. La trajectoire de Pierre Leduc, interprété avec candeur par Patrick Drolet, est imprévisible, tant, derrière un stoïcisme quelque peu affecté, le combat intérieur est brutal et déchirant. Et le physique de Drolet – son faciès pris entre la douceur de l’enfance et les traits tirés de l’adulte et son grand corps raide qui semble résister aux mouvements qui lui sont ordonnés – nous donne à lui seul envie de suivre Leduc jusqu’au bout de son parcours, par simple curiosité.

S’il est bien sûr question du legs matériel dans Tout ce que tu possèdes, on y traite également d’un legs qui à nos yeux a beaucoup plus de valeur, celui, qu’il soit artistique ou autre, « pour la suite du monde ». Si le père de Pierre veut lui transmettre ses richesses matérielles, ce dernier voudra plutôt laisser à sa fille une mémoire, celle des ancêtres, et aux lecteurs francophones les poèmes touchants de Stachura. Il n’est donc pas anodin que le dernier poème que traduit Leduc s’intitule « Lettre à ceux qui restent » et qu’il avance que « la mort d’une graine fait naitre un fruit ».

Même s’il annonça avec La donation en 2009 la fin d’un triptyque sur les valeurs théologales (la foi, l’espérance et la charité), difficile pour nous de ne pas voir en Tout ce que tu possèdes une continuation directe et inspirée des réflexions qui habitent Émond depuis La neuvaine (2005). Voici un film qui n’a peur de poser des questions sérieuses et de réfléchir sur ce qui constitue notre condition humaine.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

Commentaires