Film choral tarant-iñárrituesque (copyright) sous fond d’exode québécois dans un axe nord-sud, Roche papier ciseaux de Yan Lanouette Turgeon est notre dernière excursion cinématographique transgenre, enjambant le film noir, de gangsters et le western dans un ballet sanglant tragicomique qui n’est pas sans rappeler La loi du cochon d’Erik Canuel (2001). Les amateurs trouveront dans les histoires enchevêtrées qui le composent des exercices de style parfois inspirés, soutenus par un trio d’acteurs principaux qui refuse la caricature, alors que tout s’y prêterait aisément.

Qui dit film choral dit ribambelle de personnages. Il y a d’abord Boucane (le rappeur algonquin Samian), qui laisse en plan (nord, wink wink) sa réserve aux confins hyperboréens pour tenter sa chance à Montréal. Il fait en route la rencontre de Normand (Roger Léger), homme de main chargé d’amener un colis mystérieux dans la métropole. Dans une transgression spatiotemporelle ressentie nous faisons ensuite la rencontre de Lorenzo (Remo Girone), un italien vieillissant qui n’hésitera pas à mettre sa vie dans la balance pour exaucer le dernier souhait de sa femme malade. Et pour boucler la boucle, nous est finalement présenté Vincent (Roy Dupuis), un médecin radié qui se voit contraint d’effectuer des opérations pour la pègre chinoise après que celle-ci ait réglé ses dettes de jeu. Ce qui reliera ces âmes en perdition? Une nuit d’éclipse de Lune, vers où elles convergeront inexorablement.

Vous n’aurez pas à chercher longtemps les influences Roche papier ciseaux. Même que, sachant que l’élaboration de son scénario remonte à 2005, époque où le film choral à la sauce Amores Perros et les emprunts au cinéma de Tarantino étaient monnaie courante, il est difficile de se débarrasser au visionnement d’une sale impression de déjà vu. Sa dégaine vaguement cynique et sa réalisation « monumentale » à la Sergio Leone, avec en son centre pour la mesure les déchirements profonds d’êtres prisonniers d’un univers violent et cruel ne leur appartenant pas; le premier long-métrage de Yan Laouette Turgeon ne surprendra personne par son originalité.

La plus grande difficulté du film provient d’un montage alterné qui aurait gagné à être resserré, surtout lorsque l’éclipse lunaire, chargée de réunir toutes les intrigues (un autre élément récurrent du film choral) ne suffit pas. Son imminence ne monte pas le film en crescendo et sa symbolique reste floue et accessoire, contrairement par exemple à la pluie de grenouilles à la fin de Magnolia (1999). Le caractère épisodique de Roche papier ciseaux trahit une incapacité de Lanouette Turgeon et de son coscénariste André Gulluni à faire répondre leurs sous-récits alors que chez Tarantino – ou plutôt dans Pulp Fiction – ils sont tous structurellement imbriqués les uns dans les autres. Des personnages sont trop longtemps laissés de côté, au point où l’on finit à les oublier ou à questionner leur nécessité dans le développement de l’histoire. En résulte donc une impression d’avoir affaire à trois films différents, reliés in extrémis pour faire symétrique, considérations géométriques dont nous pouvons questionner la pertinence et la fraîcheur.

Il est par contre difficile de rejeter le film du revers de la main étant donné la sincérité du travail donné dans l’ensemble tant par son réalisateur et son équipe technique que par sa distribution étonnement riche. Les trois acteurs principaux (une étoile à Samian, qui s’en tire haut la main) et la simplicité de leur jeu deviennent ses plus grandes qualités. Entourés de personnages poussés savoureusement jusqu’à la caricature, leur mélancolie et leur résilience muettes donnent de l’épaisseur à ce qui se serait avéré autrement qu’un pastiche de plus du film noir et de gangsters. Et sans demander à ce cinéma de genre de poser des réflexions contemporaines profondes sur notre société, le film se permet d’effleurer le sujet du statut des autochtones et d’utiliser cette problématique comme moteur premier au récit.

La tentative de Roche papier ciseaux d’adapter un genre éminemment extrinsèque à notre cinéma jusqu’à tout récemment est certes louable, dans la mesure où il y parvient sans travestir son caractère profondément québécois. Si nous excusons certaines maladresses d’exécution (maniérisme creux, développement narratif parfois anémique), c’est qu’il est clair que Yan Lanouette Turgeon a fait ses classes et qu’il comprend les limites et les écueils de ce qu’il met en scène. Que son deuxième long se fasse en moins de huit ans et nous serons convaincus qu’il assoira son importance en tant que réalisateur dans notre panorama cinématographique.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.