Si vous me connaissez un tant soit peu, vous serez sans doute très peu étonnés de me voir sortir de l’ombre un film de ce genre.  Je vous épargnerai les méandres des pensées qui m’y ont amenée, mais toujours est-il que je suis récemment tombée sur ce film de la fin des années 20.  Intriguée, j’ai constaté rapidement que c’était en fait une adaptation d’un livre relativement méconnu de Victor Hugo, et que le film de 1928 s’apparentait à l’univers expressionniste qui m’est si cher.  Mon Amour (avec un grand A) des films muets m’a poussé rapidement à dénicher la version intégrale de ce film, que j’ai aussitôt écouté avec stupéfaction et fascination.

The Man Who Laughs est un film à saveur très actuelle qui propose une sévère critique de la société.  On y raconte la pathétique histoire d’un enfant londonien, fils orphelin d’un bourgeois contestataire de la reine. Gwynplaine, le jeune garçon, est enlevé par des gitans qui défigureront son visage pour tordre ses traits en un rictus permanent.  Ils le laisseront seul, affamé et à la merci des intempéries après leur départ précipité de la ville. Errant suite à son abandon, il secourt un bébé aveugle encore accroché au cadavre de sa mère et finit par rencontrer un forain qui les recueillera et les élèvera tous les deux. Quelques années plus tard, devenu le clou d’un spectacle de freak show grâce à son visage déformé, Gwynplaine tombera amoureux de la jeune fille aveugle qu’il avait sauvée étant bébé.  Il sera cependant constamment humilié et persécuté, et finira par être appréhendé par la reine avide de vengeance qui tentera de l’unir contre son gré à sa délurée de fille.

Je dois d’abord dire cette histoire m’a stupéfaite.  Moi qui ne connais Victor Hugo que très sommairement pour ses ouvrages les plus classiques, j’ai été estomaquée de la nature de cette œuvre dérangeante.  Portée par un thème sordide, mettant de l’avant la laideur de la race humaine, The Man Who Laughs est peu conservateur et bouleversant.  Surprenant, ce film comporte des scènes qui ont dû être jugées très choquantes lors de sa sortie.  On y présente quelques séquences de nudité et des attitudes de provocante séduction qui ont de quoi étonner pour un film tout droit sorti d’un contexte aussi puritain que le début du XXe siècle.  Même stupéfaction du côté de la réalisation composée de mouvements de caméra et les prises de vues excessivement modernes pour l’époque.

En bon film expressionniste, The Man Who Laughs comporte toutes les particularités de ce courant si surprenant.  On y retrouve évidemment de magnifiques décors à l’allure folle et tordue qui ne sont pas aussi flamboyants que ceux du film Le Cabinet du Docteur Caligari.  Une majeure partie de l’histoire laisse place à la présence du symbolisme, tel qu’on en voyait souvent dans ces films à la facture visuelle éclatée.  Cependant, la signature de l’expressionnisme devient plus tangible lorsqu’on s’attarde aux thèmes qui y sont exploités, tels que le pathétique, la peur, l’angoisse, la convoitise, l’amour et la violence.  Cette excellente formule sur cette trame de film muet à la qualité d’image passablement abimée rend The Man Who Laughs encore plus étrange et fascinant.

Le propos du récit, qu’il soit question de sa forme littéraire ou filmique, détonne par son côté sombre et pessimiste. Gwynplaine est un homme incroyablement détruit par ce que les autres ont fait de lui.  N’étant que le résultat de la violence des hommes, il attire le mépris autant qu’il reflète la laideur de la société.  Avec ses séquences troublantes d’humiliation et de lynchage, c’est un film qui a certainement dû choquer par la franchise avec laquelle il aborde un sujet resté souvent dans l’ombre.  La nature de certaines images tout comme son propos général sont certainement déconcertants pour un film qui a vu le jour alors qu’une censure vigoureuse était de mise.  Au Québec, le film a d’ailleurs souffert d’une mise à l’index en raison de l’image souillée de la monarchie britannique qui prend ici un rôle de tortionnaire.

Ayant largement inspiré le Joker dans la série de bandes dessinées Batman, le personnage principal présente un visage davantage troublant qu’effrayant.  Cependant, même si son rictus est bien loin des réalistes cicatrices du personnage de Heath Ledger dans The Dark Knight, Gwynplaine reste déroutant.  Envahi de vulnérabilité et accablé d’humiliation, il n’arrive à exprimer ses émotions qu’à travers ses yeux (dans ce cas formidablement expressifs de l’acteur Conrad Veidt).  Même si ce nom ne vous dit sans doute rien du tout, vous serez peut-être surpris d’apprendre que cet artiste allemand a aussi personnifié Cesare le somnambule dans le classique du même genre Le cabinet du Docteur Caligari.  Absolument méconnaissable, on ne peut que constater un grand talent chez ce brillant acteur qui a dû porter pour le tournage un mécanisme assorti de crochets afin de maintenir de manière permanente son sourire forcé.

Exhibant des infirmes comme héros, dépeignant une monarchie britannique mesquine et cruelle, et finalement présentant une collectivité perverse sans compassion, The Man Who Laughs ose montrer ce qui n’est pas montrable.  Aurez-vous l’audace de regarder ?

Commentaires