Sélectionnée aux Oscars dans la catégorie Meilleur film étranger, la dernière œuvre d’Agnieszka Holland (Europa Europa) a tout pour plaire aux membres de l’Académie (majoritairement vieux et blancs, selon une enquête publiée récemment par le Los Angeles Times, donc complexés à l’os). Leopold Socha (Robert Wieckiewicz) est un petit cambrioleur travaillant dans les égouts la ville de Lviv, en Pologne. Au moment de l’invasion nazie et de la déportation des juifs vers les camps de concentration, Socha découvre un groupe tentant de s’échapper dans les entrailles de la cité. Au lieu de les dénoncer afin de recueillir une récompense, il propose de les cacher et de les nourrir, contre rémunération. Durant 14 mois, les captifs vivront comme (et en compagnie) des rats, essayant tant bien que mal de vivre à peu près normalement.

Sous terre respecte les convenances du film de survie pendant la Deuxième Guerre mondiale. La sous-saturation de l’image pour que tous et toutes soient blêmes, les scènes à fausses tensions, le gore et la structure «comment aimer son prochain en dix étapes faciles» participent tous à la construction d’un film nous réconfortant dans la conviction que des immondices peut surgir la bonté. Mais Holland refuse de faire de Sosha un sain. En entame, ce dernier assomme assez violemment un jeune homme chez qui il commet un vol, baise bruyamment sa femme devant sa jeune fille qui dort et propose à son collègue de lessiver les juifs de leur argent avant de les dénoncer (à cinq pieds d’eux, en ne chuchotant pas vraiment, pour qu’on puisse bien comprendre). Et lorsqu’il les sort du trou, après avoir sacrifié sa sécurité pour leur sauver la vie, il dit à tout le monde et à personne en même temps : «mes juifs, ce sont mes juifs». Gros imbécile de peu de convictions, afin de servir l’arc narratif peut-être, on ne croit pas à sa réforme et il reste une énigme enveloppée dans un mystère jusqu’au générique, qui s’ouvre avec une petite formule à faire perdurer la «réflexion» hors des salles, une banalité que je paraphrase ici : «Certains disent que seul Dieu nous jugera. Voyez comment nous nous jugeons sans lui.» Depuis que le monde est monde, l’homme est un loup pour l’homme.

La mise en scène de la violence nazie ne suffit pas à susciter la sympathie à l’égard de figurants (cordés dans une charrette, flottant dans les canaux), ou à faire prévoir le pire pour nos personnages principaux esquissés, alors qu’à l’usure le genre a rendu le spectateur imperméable à tant de sensationnel. C’est ce jusqu’au-boutisme que Tarantino a transcendé en mitraillant Hitler à en faire de la pulpe dans Inglorious Basterds; de là, il ne reste qu’à revenir en arrière. À la tension manipulée, très près de la scène de la douche dans Schindler’s List, pour ensuite réconforter : tout est sous contrôle, le réalisateur est le bourreau tenant la baïonnette.

Par exemple, la scène de la casquette. L’un des intraterrestres s’organise pour s’immiscer parmi les prisonniers d’un camp pour convaincre un membre de sa famille de le suivre dans les entrailles de la Terre. L’on n’y échappe pas : une scène aligne les prisonniers devant un jeune soldat SS pour l’inspection. Le soldat demande au paria qui nous intéresse pourquoi il ne porte pas sa casquette, ce dernier lui répond qu’il se l’est fait voler. Mauvaise réponse. Le soldat pointe son fusil et s’apprête à exécuter le prisonnier, arrêté in extremis par un officier, qui lui fait remarquer que ce nu-tête est en bonne santé, avant de sortir son fusil et d’abattre sans raison le quidam se trouvant à la gauche de notre rescapé. L’affreuse logique utilitariste de l’officier et la tension de la scène auraient été ressenties si nous ne l’avions vu des centaines de fois auparavant. L’on se joue du spectateur, l’entorse scénaristique se referme en ruban de Möbius, se mangeant la queue.

Pour un film de 145 minutes, Sous terre maintient son rythme, et cela est dû au travail de réalisation serré de Holland, qui ne laisse aucun temps mort et qui souvent surprend par ce qu’elle se permet de montrer. Le cul dans la fange, parce qu’on n’est pas fait en bois, est une idée assez rafraichissante à imager, mais qui ici se retourne contre les intentions de la réalisatrice, lorsqu’est filmée une jeune femme se douchant sous une cascatelle (avant l’amour) comme une publicité de shampoing. L’intention de transcender les lieux communs de la représentation du drame juif au cinéma est louable, mais malgré les efforts, le résultat est une peinture à numéro assez abstraite : beaucoup de brun et de vert, avec un peu de blanc dans un coin, juste assez pour un fade-out digestible.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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