Chaque année, des milliers d’hommes s’embarquent sur de gigantesques pirogues multicolores et se délestent d’un pays qu’ils considèrent sans avenir, préférant partir à la recherche d’horizons qui ne leur apparaitront peut-être jamais. Des 30 000 clandestins de l’Ouest africain qui tentèrent d’atteindre les rivages de l’Occident entre 2005 et 2010, plus de 5 000 y laissèrent leur vie. Ce que ces tristes statistiques ne peuvent rendre, malgré leur implacable réalité, c’est ce qui habitait le cœur de ceux qui coururent la chance de jouer leur vie, et souvent celle de leur famille, sur un simple coup de dés. Le réalisateur d’origine sénégalaise Moussa Touré (Toubab Bi, TGV), encore injustement inconnu ici, rend puissamment avec La pirogue ce que nous avons peine à concevoir en traçant avec respect et dignité le portrait d’un pays et d’un continent entier à la dérive.

Plus de 1500 kilomètres séparent la capitale sénégalaise de Dakar des Îles Canaries. Baye Laye (Souleymane Seye Ndiaye), capitaine d’une pirogue de pêche, se voit contraint de transporter 30 passagers, parmi lesquels son jeune frère, jusqu’en territoire espagnol contre une salutaire somme d’argent. D’origines différentes, les voyageurs devront affronter l’immensité abyssale d’une mer qui cherchera à les engloutir, quand ce ne sera pas leurs propres peurs qui risqueront de les mener à leur perte.

Présenté l’automne dernier dans le cadre de la deuxième édition du Festival de cinéma de la Ville de Québec, La pirogue est le récit d’un déroutage apocalyptique rappelant à la fois Beasts of the Southern Wild de Benh Zeitlin et Life of Pi d’Ang Lee (genre dont la mouture ultime, Noah de Darren Aronofsky, est prévue pour 2014). Que la crise économique européenne soit sur les lèvres de ceux qui tentent ici de retenir les téméraires sur la terre ferme (comme quoi l’herbe n’est pas plus verte chez le voisin) nous confirme cette impression que la récente concentration de cinéma de l’exode n’est pas fortuite et qu’elle nous révèle quelque chose sur l’état de la crise mondiale et sur les échecs de la mondialisation.

Si la charpente est sociopolitique et que Touré construit son film autour des tensions culturelles qui animent les passagers de la pirogue, l’approche narrative elle est intime et humaine. La monstration des sujets de ce drame en huis clos, redevable d’une méthode que Touré attribue lui-même à Gilles Groulx et au documentaire québécois, parque les visages et les corps les uns contre les autres jusqu’à l’étouffement. Les conflits, nourris tant par la peur de la mer et de l’enfermement que par les croyances personnelles et les superstitions, imploseront plus qu’ils éclateront, tant l’espace manque pour les entretenir. Microcosme du Sénégal d’aujourd’hui, cette pirogue bariolée de couleurs criardes, qui aurait sa place sur une carte postale, cache pourtant dans ses entrailles les représentants d’un peuple capable de solidarité dans l’adversité et empreint d’un courage et d’une humilité qu’on ne cesse de leur ravir.

C’est dans ce refus d’étendre sur l’écran une victimisation de ses personnages et un réalisme magique plaqué afin de calfeutrer certaines lacunes scénaristiques (Rebelle) que le film nous protège d’un exotisme aliénant. Plein d’affection, d’humour et de compréhension, même pour des personnages de prime abord antagonistes, La pirogue aborde son drame la tête haute et force par le fait même le respect et l’admiration.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.