Vouloir se préparer à sa mort, c’est d’abord accepter son inévitabilité. C’est également lui concéder qu’elle peut survenir à tout moment, dans une déclinaison infinie de causes et de circonstances, et que de s’y préparer n’a ironiquement aucune utilité, sinon de se leurrer un court instant que nous pouvons la devancer. Au cinéma, qu’elle soit spectaculaire ou tragique, la mort est rarement abordée de front, comme étant simplement. Entre en jeu Michael Haneke, grand explorateur de la psyché humaine poussée dans ses retranchements extrêmes (La pianiste, Funny Games, Le ruban blanc) qui se penche ici comme la faucheuse sur le fait de vieillir et de mourir, ou plutôt sur le fait de vieillir avec une personne que l’on aime et de la voir mourir à petit feu. Sujet qui habitait le réalisateur depuis longtemps, mais qui, pour l’anecdote, faillit ne jamais voir le jour après que ce dernier eut vent d’un film aux thématiques similaires, film qui serait selon la légende le documentaire québécois La belle visite de Jean-François Caissy. Voilà pour la suggestion du programme double jojo.

Et pourtant, cette dernière vue gagnante de la palme d’or ne puise jamais aux sources lacrymales ses résonances, mais vise plutôt les organes, qu’elle malaxe lentement jusqu’à en faire une purée visqueuse, malléable. Pour reprendre ce qui fut pensé et écrit ailleurs avec plus de finesse, Amour est le film d’horreur ultime. C’est Halloween au ralenti, dont l’attente du coup fatal est exacerbée au point où qu’il ne reste au final qu’une terreur pure, absolument limpide et cristalline. Le ruban blanc vous faisait penser au Village des damnés de Wolf Rilla? Le dernier Haneke vous rappellera le cinéma étouffant et terrifiant de Roman Polanski.

Georges et Anne (Jean Louis Trintignant et Emmanuelle Riva) coulent de longs jours heureux dans un grand appartement de Paris. Octogénaires, mais lucides et indépendants, ils se permettent quelques sorties mondaines (principalement des concerts; ils furent professeurs de musique). Un matin autrement banal, Anne est victime d’une attaque cérébrale. Après une opération sur une artère carotide qui se solde par une paralysie partielle et la nécessité de se déplacer en fauteuil roulant, l’état d’Anne se détériore graduellement, devant l’impuissance de son mari qui continue sans broncher de s’occuper d’elle. Envers et contre cette mise à l’épreuve de son amour et les visites de leur fille (Isabelle Huppert) qui préfèrerait voir sa mère dans un centre pour personnes âgées, Georges fera tout en son pouvoir afin de tenir une promesse faite à Anne, celle de ne jamais la renvoyer à l’hôpital.

Œuvre du dépouillement, film cerveau à la The Shining où l’appartement du couple – dont on a forcé la serrure; toujours l’infraction chez Haneke – est l’équivalent de l’hôtel Overlook, Amour est autant concerné par la façon dont sont traitées aujourd’hui les personnes âgées que par l’étude précise de la façon dont Georges et Anne gèrent cette fatalité qui s’immisce lentement, avec une indifférence à glacer le sang. Anne, fière et digne, qui ne supporte d’être vue dans un état de vulnérabilité, devient cloitrée dans sa chambre un hors champ insoutenable. Georges, lucide, vaguement cynique, surtout lorsqu’il s’épanche sur les rituels judéo-chrétiens entourant la mort, mais également d’une douceur et d’une attention dans les soins prodigués qui provoquent un attendrissement bienvenu compte tenu de l’état affligeant d’Anne.

Devant l’austérité formelle du film est donc proposé en Georges un point d’ancrage contraire et sympathisant, un peu comme dans Le ruban blanc avec le personnage de l’instituteur/narrateur, et le degré d’intensité avec lequel vibreront vos cordes sensibles dépendra de votre capacité à vous émouvoir du jeu de Trintignant. Ce dernier et Riva fixent tout de même aisément Georges et Anne pour le bien de livres d’histoire du cinéma pas encore écrits tant ils démontrent ici une dévotion complète à leur art. Même si leur jeu un peu télégraphié et leur prestance en tant que légendes du cinéma ressuscitées retiennent parfois le film dans ses moments de forte intensité, le respect est intact, au demeurant celui que tente probablement de nous inspirer Haneke pour ces ainés au crépuscule de leur vie.

Amour convertira peut-être les cinéphiles les plus rébarbatifs à l’académisme frigide de Haneke. Car derrière l’horreur inhérente au sujet du film se cache un humanisme qui au moins questionne sa pertinence. D’une maitrise dont la constance ne nous étonne plus, Haneke nous livre un exposé sincère et ressenti sur la répercussion des dégénérescences mentales et physiques sur ceux qui ont à les gérer au quotidien. En ressortir insensible, nous pourrions envier votre sérénité, ou plaindre votre inconscience. De notre côté, nous avons encore la chair de poule.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.