Réponse : Caroline Mathilde de Hanovre

La 85e cérémonie des Oscars approche et même si la compétition américaine est féroce cette année, nous porterons une attention particulière à la catégorie du meilleur film en langue étrangère, où Rebelle de Kim Nguyen représentera le Canada. Même si les chances du film de repartir avec une statuette sont minces (Amour), il est toujours fascinant d’observer comment cette section légèrement incongrue (ce que le merveilleux fouille-merde qu’est Leos Carax a su souligner par la bande avec esprit la semaine dernière) articule sa pertinence chaque année, alors qu’elle favorise plusieurs films moyens et/ou piétonniers en ignorant totalement d’autres plus méritants. Liaison Royale, également sélectionné cette année dans cette catégorie, fait partie de ces films dont l’académisme (c’est la cas de le dire) révèle beaucoup sur le conservatisme récurrent du gala. Le plus grand crime de ce film danois est donc d’être efficace et sans bavure, alors que son sujet se prêtait à un peu plus de relâchement et de passion.

Le docteur Johan Friedrich Struensee (Mads Mikkelsen), quoique répondant à la description classique d’un adepte des idées des Lumières, n’est pas insensible à la bonne chair, quelle qu’elle soit. Pratiquant d’abord dans une colonie en Allemagne, ses connexions avec certains nobles l’amèneront au chevet du roi du Danemark et de la Norvège Christian VII (Mikkel Boe Følsgaard), victime d’accès de folie le poussant sauvagement dans les bras des prostituées de Copenhague. Rapidement, Christian amènera Struensee dans ses cavales nocturnes, voyant en lui un nouvel ami pouvant l’extirper des convenances ennuyantes de la vie de château et des joutes politiques qui ne l’intéressent guère. Mais ironiquement, cette proximité constante du docteur, modèle galvanisant s’il en est, se verra salvatrice pour le roi.

Alors que la cour se met à craindre l’omniprésence de l’étranger, ce dernier s’éprendra de la reine, Caroline Mathilde, sœur du roi George III d’Angleterre, prisonnière d’un mariage malheureux avec Christian et elle-même sympathique aux idées des Lumières. Ensemble, ils tenteront d’influencer le roi afin qu’il instaure de nombreuses réformes pour le bien de ses sujets.

L’exécution de Liaison Royale est d’une habileté rarement égalée dans le genre, que ce soit au niveau de la reconstitution historique, du jeu ou de la technique. Même les thèmes – comment l’amour et l’esprit scientifique survirèrent face à l’omnipotence de l’Église et la monarchie – sont exempts d’un manichéisme trop appuyé. Difficile par contre de ne pas souhaiter un peu plus de folie de la part du réalisateur Nikolaj Arcel, qui se contente d’en faire le moins possible en filmant ses acteurs ni de trop près ni de trop loin, en modulant les violons de la trame sonore parfaitement selon l’intensité de l’émotion qu’il veut faire ressentir. L’impression qui en reste est que nous avons affaire à un film légèrement didactique, plus intéressé par son propos que par ce qui se passe dans la tête de ses personnages, pourtant les acteurs centraux d’une tragédie aux répercussions tentaculaires dans toutes les strates de la société d’alors.

Quelques belles idées ressortent tout de même, à savoir par exemple comment la perfide cour utilisera les nouvelles réformes entreprises par Christian et Struensee afin de fomenter leur chute, ou justement le caractère dualiste du roi, un jour le pire dépravé, le lendemain voulant réellement améliorer le sort du peuple. À défaut d’apparaître pleinement incarnés, les personnages sont à tout le moins clairement tracés et sont servis par une distribution égale, quoiqu’un peu terne en dehors du triangle amoureux principal.

D’ailleurs, quelques mots au sujet de l’actrice Alicia Vikander, qui tire ici clairement son épingle du jeu et dont la beauté ne pourrait tarir la verve de 20 Goethe. Aperçue à la fin de la dernière année dans l’adaptation d’Anna Karenina, elle interprète la reine Caroline avec une douceur attendrissante. D’une complexion délicate, au regard d’une ingénuité déstabilisante, elle est toute désignée pour les rôles de victimes d’une époque où les convenances mondaines entravaient (et nourrissaient ironiquement) les passions les plus enflammées. Le plaisir que nous avons à la regarder est presque gênant, tellement il est facile de concevoir qu’elle puisse faire chavirer un empire avec un seul sourire.

Les férus d’histoire retireront plus Liaison Royale que ceux qui chercheront à la lumière de ses chandelles un peu de chaleur humaine. Que l’évidence de son exposé puisse servir de munition afin de nous mettre entre garde des mesures passéistes qui nous affligent aujourd’hui, cela serait probablement trop lui demander. Mais les intentions sont nobles et livrées avec bon cœur, en résultant un film aisément recommandable, même si nous continuons de questionner sa place aux Oscars.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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