Avec la sortie de Django Unchained, les spectateurs sont en mesure de constater, une fois de plus, la constance Tarantino. Il a beau changer les comédiens, les décors, l’histoire et varier les techniques narratives, la base reste sensiblement la même. L’empreinte stylistique de Tarantino est aisément identifiable. C’est peut-être là sa plus grande force : il s’est forgé un style alléchant, populaire et incontestablement cool, mettant en scène des situations mémorables et des répliques légendaires, ponctuées d’une trame sonore parcimonieusement choisie. Violence, références pop, répliques ravageuses : Quentin Tarantino sait plaire à ses fans.

Ainsi, en combinant certains éléments-clés (Tarantino – Western – Leonardo DiCaprio), le spectateur est déjà conquis ou, du moins, intrigué. Il a possiblement déjà vu la bande-annonce, et s’imagine la façon dont le film prendra forme, tâchant de contextualiser les bribes d’informations qui lui sont fournies. Déjà, une ambiance se crée, le spectateur entrevoit certaines situations et certaines scènes, salivant au passage devant une réplique facétieuse de Christoph Waltz. Mais le problème, avec la réputation de Tarantino, c’est que les attentes sont en général très élevées. Or, jusqu’à présent, il parvient miraculeusement à bien s’en tirer.

Tarantino se décide donc enfin à réaliser un western, mais à sa manière. On pourrait même qualifier le tout de southern, car on est loin de la conquête de l’Ouest et des Indiens qui attaquent des caravanes. C’est un peu comme si Tarantino ajoutait sa touche personnelle à l’univers d’Autant en emporte le vent. Il campe son film à l’aube de la guerre de sécession américaine, dépeignant de façon plutôt crue le climat social du sud des Etats-Unis, et la dynamique esclaves/maîtres. Un sujet difficile à traiter, certes, mais en mettant à l’avant-plan l’improbable duo constitué du Dr. King Schultz (Christoph Waltz), ancien dentiste allemand converti en chasseur de primes, et de Django (Jamie Foxx), esclave libre mu par le désir de retrouver sa femme, la table est mise pour une pléiade de situations tantôt saugrenues et légères, tantôt ardentes et poignantes. Jamie Foxx, en interprétant le rôle titre, offre une performance respectable, mais qui manque parfois de substance. D’un autre côté, Tarantino tire profit de la verve et du panache de Christoph Waltz pour lui mettre en bouche des répliques savoureuses, mais, par moments, on se perd dans des scènes qui deviennent burlesques tant Tarantino essaie de faire du Tarantino (pensons par exemple à la scène d’ouverture, où le dentiste attaque une caravane de revendeurs d’esclaves, afin de trouver Django). Les ficelles du réalisateur sont tellement visibles qu’on dirait qu’il contrôle l’inconscient du spectateur en lui chuchotant : « Allez, vous savez que vous aimez ça… maintenant, riez ! Vous voilà accroché ! ». Et le spectateur embarque, car, après tout, c’est du Tarantino, et on passe toujours un très bon moment en sa compagnie. En ce sens, Django Unchained ne fait pas exception.

Certes, 165 minutes, c’est long, surtout lorsque la véritable intrigue débute après 45 minutes environ, dès l’entrée en scène de Calvin Candie (Leonardo DiCaprio), propriétaire d’une plantation portant l’improbable nom de Candieland et amateur de violents combats entre esclaves. En outre, mentionnons la performance surprenante de Samuel L. Jackson, qui interprète Stephen, fidèle serviteur de Calvin Candie, un personnage acrimonieux et détestable. Candie, personnage haut en couleurs et d’une cruauté considérable, possède de surcroît la femme de Django. Le but de Django et de Schultz est de la lui acheter sous le couvert d’une transaction plus importante encore. Au passage, les deux protagonistes constatent la cruauté de cet homme, dans certaines scènes très troublantes qui tranchent avec la violence parodique généralement prônée par le réalisateur.

Tarantino parvient à placer tous ses éléments, à divulguer juste assez d’informations aux spectateurs pour qu’ils tentent de prévoir l’issue d’une situation tendue. À titre d’exemple, la scène du souper à Candieland débute avec des dialogues plutôt badins et légers, mais la tension monte alors que certaines informations sont dévoilées. Une des forces de Tarantino réside peut-être dans sa capacité à instaurer, sous des apparences mondaines, une atmosphère tendue qui s’étend longuement jusqu’à déboucher sur une issue soudaine et violente. Le spectateur peut tenter de deviner comment et à quel moment la scène va basculer ; rarement il y parvient. Il est rivé à son fauteuil, appréhendant la suite. Le réalisateur aime déjouer ainsi le spectateur et sortir des schèmes cognitifs classiques, sans toutefois les délaisser complètement. De surcroît, lors de la scène du souper, DiCaprio offre une tirade enflammée qui, sans doute, lui vaudra quelque prix. Cette scène n’est pas sans rappeler celle que l’on retrouve dans Inglorious Basterds (2009), alors qu’une banale discussion dans un pub tourne au massacre. Bref, Django Unchained n’est possiblement pas la meilleure oeuvre de Tarantino, mais elle est néanmoins fort appréciable, ne serait-ce que par le traitement nouveau qu’il apporte au western.

Au final, Tarantino est possiblement prisonnier de son propre style. Élevé au rang de prodige dès la sortie de Reservoir Dogs (1992), un statut qui sera par ailleurs confirmé grâce à la Palme d’Or qu’il reçoit pour Pulp Fiction (1994), il continue depuis à faire des films accrocheurs, en effectuant certaines variations sur une formule qu’il maîtrise désormais à la perfection. On s’attend à ça de lui. C’est pourquoi il demeure conséquent avec l’ensemble de son œuvre. Cela dit, ses films ne sont pas pour autant répétitifs : Tarantino parvient tout de même à créer des histoires et des personnages enlevants et mémorables, à instaurer un climat de suspense, à plaquer une trame sonore audacieuse et à mettre en scène des situations savoureuses, alliant comédie et tragédie. Tarantino et Corneille, même combat !

De plus, gageons que l’improbable costume bleu de Django deviendra une référence pour les costumes d’Halloween des prochaines années.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia

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