Jacques Audiard a toujours fait dans l’écrapou sentimental. Les laissés pour compte, paumés, parias, incompris et autres infortunés ont une place de choix dans sa filmographie courte (six films en 20 ans), mais récompensée tour à tour par la critique et les festivals les plus prestigieux à travers le monde. Après Un prophète en 2009, qui remporta le Grand prix du jury à Cannes et neuf Césars, les attentes étaient grandes pour De rouille et d’os, adaptation du recueil de nouvelles Rust and Bone du jeune auteur canadien Craig Davidson. Force est maintenant de constater que malgré une réalisation puissante et déstabilisante comme un crochet en pleine poire, le film peine à convaincre totalement et se perd graduellement dans un scénario ampoulé et un peu bête, et ce, malgré toutes les aspirations modestes et sincères d’Audiard. Quelque part dans la durée du film, de battre son cœur s’est arrêté.

Ali (Matthias Schoenaerts) débarque avec son fils de cinq ans – qu’il élève avec la délicatesse d’un hamster qui mange ses bébés – chez sa sœur afin de partager un peu de misère en famille. Ex-combattant dont le curriculum se résume à des os brisés et des commotions échangées, il devient videur dans une discothèque où il fait la rencontre de Stéphanie (Marion Cotillard), séduisante dresseuse d’orques dans un parc aquatique. Si l’animalité et le manque de tact de l’homme rebutent d’abord la jeune femme, elle tentera de souder les liens d’une relation plus intime après un grave accident lui ravissant l’usage de ses deux jambes. Alors qu’il revient à la seule chose qu’il sait bien faire pour amasser de la tune, la bastonnade, Ali se laissera lentement apprivoiser par Stéphanie, qu’il refuse de prendre en pitié.

Les premiers plaisirs tirés à De rouille et d’os proviennent d’une urgence de raconter le plus frontalement possiblement cette histoire d’un amour qui parait de prime abord improbable. Par la fenêtre les subtilités; il est question ici de coups infligés à ceux qu’on aime ou à soi-même. Visuellement, l’accord est parfait. Tout est cru, le soleil plombe et égalise tout : aucune ombre ne permettra de se cacher. La violence est étalée comme un mal nécessaire, même si elle est parfois source de jouissances brutes. Difficile alors de rester indifférent devant un film en mode chargé, suintant les hormones et le sexe.

L’enrobage est salement attrayant, mais c’est au niveau des jointures scénaristiques que la corrosion se fait dévastatrice. Audiard étant d’abord scénariste de carrière, les nombreuses courbes dramatiques du film (Ali et ses poings, Stéphanie et ses jambes), de déroulent de façon tristement prédéterminées, calculées, pour converger dans une finale plus bête tu meurs, dans le rayon épiphanie in extremis. Ces entorses épaisses cadrent mal avec ce que vend le film, c.-à-d. un petit traité de tendresse à l’intention des durs.

N’empêche. L’entreprise est sauvée par le charisme vaguement bovin de Matthias Schoenaerts, récemment révélé par le film belge Bullhead où sa carrure mythique était également centrale au récit. S’il est promis à un avenir chargé, il est encore trop tôt pour affirmer qu’il possède la versatilité de l’autre acteur colosse auquel on le compare, Tom Hardy. Marion Cotillard jongle admirablement avec un rôle difficile et les lignes parfois imbéciles qu’Audiard lui lance (le souvenir de la scène « J’te parle de délicatesse »  nous dresse encore le poil de la nuque).

Une réécriture du scénario par les frères Dardenne (qui en connaissent un rayon en matière de réalisme social) aurait-elle dissipé cette impression, surtout vers la fin, qu’Audiard lance à ses personnages, tel un Dieu colérique et foudroyant, des difficultés toujours plus grandes afin de leur faire comprendre leur déroute? Sans ces coups bas tragiques, Ali et Stéphanie auraient-ils pu grandir en tant que personnes? Ce déterminisme coupe de l’air à des personnalités qu’on aurait aimé voir se développer pleinement sous l’œil scrutateur d’un cinéaste capable comme Audiard. Nous est plutôt livré la réhabilitation instantanée d’éclopés en mal d’attachement et même si Ali et Stéphanie sont bien vivants, ils donnent parfois l’impression d’être faits de sel. Si vous cherchiez encore des causes à la rouille.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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