Difficile de trouver les mots justes pour exprimer à quel point Les misérables est un film grandiose.  Cependant, tenez-vous le pour dit, cette réalisation de Tom Hooper est littéralement l’adaptation cinématographique du drame musical éponyme ;on y chante donc du début à la fin.  Un peu déstabilisant au début, on s’habitue rapidement malgré tout à cette absence de dialogue pour plonger tête première dans cette fresque dont on savoure chaque instant.  Renfermant certainement quelques scènes d’anthologie d’interprétation, de la part notamment d’Anne Hathaway, les acteurs y sont poignants, intenses et bien servis par la réalisation.

Pour ceux qui sont peu familiers avec l’histoire de ce classique de la littérature française, Les misérables est le colossal récit de la vie de l’ancien forçat Jean Valjean (Hugh Jackman), sur la trame historique d’une parcelle de l’histoire de France dans le début des années 1800.  Après avoir servi ses vingt années de détention au bagne où il a été emprisonné pour vol, Valjean change d’identité pour devenir un homme bon, alors qu’il est toujours traqué par l’inspecteur Javert (Russell Crowe) pour un petit délit commis à sa remise en liberté.  Parallèlement, Valjean décide de venir en aide à une femme miséreuse (Anne Hathaway qui incarne brillamment Fantine), en adoptant sa fille Cosette (Amanda Seyfried et la très mignonne Isabelle Allen).  À cela, ajouter encore une bonne quantité de personnages bouleversants, le tout enrobé d’une critique sociale, d’une réflexion sur Dieu et l’Homme, de discours idéalistes sur fond de crise politique.

La réalisation du film est au service de la performance de ses acteurs.  Privilégiant l’émotion sur la perfection de l’exécution vocale, Tom Hooper a choisi de faire chanter ses acteurs directement sur le plateau plutôt que de préenregistrer leurs performances en studio.  Cette approche donne lieu à de nombreuses séquences très longues qui présentent des performances pratiquement sans aucune coupure.  L’émotion est donc bien souvent à son apogée alors que les acteurs jouent souvent autant de l’émotion que de la voix.  Cependant, ce style de réalisation laisse aussi filtrer quelques fausses notes dans les performances musicales, qui mettent parfois en relief les maillons les plus faibles de cette longue farandole parfois inégale d’acteurs-chanteurs.

Avec une conception si concentrée sur l’acteur et les émotions, Tom Hooper en met malheureusement trop dans ses mouvements de caméra.  Même s’ils sont parfois appropriés, les cadrages souvent très serrés sur les visages des acteurs deviennent trop souvent étouffants.  On se sent parfois frustré de perdre de ces magnifiques décors et costumes pour ne plus voir qu’un visage qui prend trop souvent toute la place.  La caméra épaule devient aussi par moment étourdissante, valsant de personnage en personnage lors des chorégraphies à grand déploiement.  Trop en mouvement, elle fait perdre au spectateur son repère (le chanteur) et le trimbale d’une extrémité à l’autre du plateau, ne manquant pas de lui donner le tournis.

Côté intensité dans le jeu d’acteur, Les misérables sera certainement difficile à battre cette année.  D’ailleurs, quelle honte ce serait si Anne Hathaway passe à côté de l’Oscar de la meilleure actrice, elle qui, au plus fort de sa performance, semble aussi éprouvée et aussi écorchée que cette pauvre Fantine qu’elle personnifie avec tant de vulnérabilité.  Et loin d’être la seule à être poignante, Hathaway ne fait que compléter les rangs de cette distribution exceptionnelle.  Ainsi, l’Éponine de Samantha Barks paraît authentique et perdue, la très jeune Cosette d’Isabelle Allen est attendrissante, le Valjean de Hugh Jackman est juste et solide tout autant qu’écorché et désespéré.  Eddie Redmayne propose un Marius amoureux de Cosette juste de qu’il faut d’idéaliste et de romanesque, entouré de ses amis étudiants radicaux épris de révolutions, comme quoi ce récit n’a pas pris une ride.

Bien qu’on y escamote rapidement les péripéties (en nombre considérable dans cette histoire s’étirant sur plusieurs tomes), Les misérables est un film exceptionnel qu’on doit cependant concevoir plus proche de l’opéra que du film musical classique.  L’ajout des chœurs fait monter l’émotion en portant à leur paroxysme les séquences clés.  C’est épuisé qu’on parvient au terme de cette grande fresque chantée, comme si on avait vécu à travers ces personnages toute une vie de tourments et de beauté, de joies et d’épreuves, d’amour et de haine.  Poétique, puissant, intemporel et humain, on peut dire que Tom Hooper a su rendre justice à cette épique histoire que nous a légué un Victor Hugo au sommet de son art.

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