L’héritage littéraire de J.R.R Tolkien est colossal.  Peter Jackson le sait très bien.  Trop bien ? Vu sa connaissance de l’entièreté de l’œuvre de l’icône du fantastique, Jackson tente par tous les moyens dans sa version de The Hobbit d’en relier les ficelles tout en jonglant avec les contraintes de la machine hollywoodienne, les attentes des fans et des producteurs et sa vision personnelle du récit.  Cependant, à s’éparpiller autant, Jackson rate toutes ses cibles.  Pas aussi fin que son alter ego papier, jamais trépidant comme la trilogie de The Lord of the Rings, The Hobbit : An Unexpected Journey cherche tant bien que mal à trouver le ton juste dans ce film qui s’étire inutilement pour s’essouffler bien avant son terme.

Oscillant sans cesse entre la comédie, le film d’aventure, le conte pour enfants et la quête grandiose, ce premier opus des aventures de Bilbo est tiraillé de tous côtés.  Sans jamais trouver le bon ton à employer dans cette histoire de prime abord très légère, Jackson balade son récit entre l’humour très british reprise du roman de Tolkien et le ton très sérieux du Seigneur des anneaux, en ne manquant pas d’y ajouter d’horribles blagues « contemporaines » qui jurent avec l’ensemble.  Bien que Bilbo soit un roman pour enfant, passer à côté des blagues de rots et de morve n’aurait fait de tort à personne.

C’est d’ailleurs lors de ces nombreuses scènes gênantes d’impertinence qu’on espère que quelqu’un offre à Peter Jackson cette année à Noël une belle paire de ciseaux de montage.  Plus long que long, au moins le tiers du film est une longueur.  Mais il est bien certain que monsieur Jackson ne peut pas vraiment faire de miracle de concision en ayant pris la décision d’étirer ce récit de 300 pages (!) en une trilogie de films de 3h.  Oui oui, vous avez bien lu, il faudra sans doute plus de temps à en visionner tous les films que lire le roman en entier.

Bien que cet abus soit « justifié » par l’ajout de séquences tirées d’ouvrages connexes destinés à faire le lien avec la série du Seigneur des anneaux (notamment le Silmarillion), on ne peut que déplorer la dissolution de l’aventure de Bilbo, au départ si divertissante et si drôle, en un ramassis d’amorces d’histoires qui s’éparpillent en tous les sens.  Amorces qui, loin de servir le film, tiraillent le spectateur néophyte pour finir par le perdre dans un coin de la Forêt Noire (attention ici, lien de geek !).  Mais surtout, et c’est d’ailleurs ce qui est vraiment désolant, ces « extensions » de l’histoire finissent par être si nombreuses qu’elles laissent notre pauvre Bilbo (très bien campé par Martin Freeman, soit dit en passant) au triste rôle de personnage secondaire de sa propre histoire.

Parlons-en, justement de l’histoire.  On peut dire que Peter Jackson a le chic de toujours servir à ses spectateurs cette même rengaine hollywoodienne qu’il maîtrise si bien.  On ajoute ici autant d’introductions au récit que Le retour du roi comptait de fins, ce qui nous laisse bien peu de temps pour voir véritablement avancer l’histoire en elle-même.  C’est cependant quand le film décide de se coller le plus au récit qu’il nous offre ses meilleures séquences.  Ainsi, les chapitres forts du roman, entre autres l’entrée en scène de notre copain Gollum, prennent magnifiquement vie, épaulées de ces textes parfois si fidèles au livre.  Parfaitement rendue, cette mythique rencontre entre Bilbo et Gollum n’est rien de moins qu’irréprochable, avec son ton enjoué et enfantin.  Les trois trolls affamés sont aussi au menu des scènes les plus réussies.

D’ailleurs, ne vous méprenez pas, malgré ses nombreuses faiblesses, The Hobbit : An Unexpected Journey ne connait pas que des ratés.  Armé encore une fois de ses plus beaux effets spéciaux, Jackson nous emmène avec crédibilité dans ce monde qu’il rendu visuellement si complet.  Si c’est possible, les trucages mettant les acteurs à l’échelle de leurs personnages (nains, hobbits, elfes et hommes) sont encore plus convainquant qu’avant.  De même, la direction artistique est à couper le souffle et les décors sont superbement filmés.  Quelques clins d’œil aux célèbres aquarelles des renommés illustrateurs John Howe et Alan Lee sont aussi ajoutés çà et là.

Inégal, The Hobbit : An Unexpected Journey est la représentation même de ce qu’est le style hollywoodien dans ce qu’il a de meilleur et de pire : un beau et gigantesque gâteau beaucoup trop sucré.  Cette méga production bénéficie de moyens inimaginables afin de rendre à l’écran cet univers complexe et unique qu’elle dévoile avec talent, mais en ne manquant pas d’y ajouter toute l’excessivité dont elle est capable.  Trop long, trop de liens superflus avec les autres branches de l’univers, pas assez subtil et enrobé dans cette inutile technologie 3D : à trop vouloir Peter Jackson passe à côté.

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