The Great déglingue économique de 2008. L’Amérique du tout-fout-le-camp. Terrains vagues, vagues à l’âme, tandis que les empty suits de la politicaillerie moderne remâchent les mêmes discours vaguement mobilisateurs à la télévision, les yeux grands fermés sur des télésouffleurs réverbérant leur dégueulasserie, le tout livré dans votre salon en HD sur un appareil acheté à crédit. « L’élite a foiré, travaillons tous ensemble afin d’effacer la dette qu’elle a accumulée sur votre dos depuis des années », he said with a big, sincere smile.

C’est dans ce foutoir que le plus américain des cinéastes néo-zélandais, Andrew Dominik, au rayon culte  depuis la sortie en 2006 de son malickien The Assassination of Jesse James by the Coward  Robert Ford, campe son sensationnel Killing Them Softly, adaptation du roman Cogan’s Trade de George V. Higgins. Originellement situé à Boston dans les années soixante-dix, ici c’est autant la Nouvelle-Orléans que Détroit ou Cleveland, parce que c’est partout un peu la même histoire de pauvreté, de poisse, et de boulots à la petite semaine qui tuent la fierté et font serrer les dents.

Deux truands cousins du Carl Showalter de Fargo (Scoot McNairy et Ben Mendelsohn) braquent miraculeusement un tripot de jeu clandestin protégé par la mafia. À leurs yeux, le plan est parfait : le tenancier de l’établissement (Ray Liotta), qui avoua à des amis lors d’une soirée arrosée être responsable d’un précédent cambriolage de son « commerce », sera évidemment le bouc émissaire. Cherchant à punir le ou les responsables, la mafia engage l’homme de main Jackie Cogan (Brad Pitt), un homme froid et calculateur, qui préfère tuer ses cibles de loin, tout doucement.

Dominik est un formaliste qui a fait ses classes, les références sont donc claires et limpides comme une pluie de novembre. Le cinéma crasseux des années soixante-dix, Lumet, Scorsese, les Dirty Harry, aucun glamour et une morale qui passe de travers comme une grosse lampée d’alcool fort. À ce niveau le film est une franche réussite : entre plusieurs morceaux frôlant l’expérimental (superbe générique dissonant, une séance de défonce de nos deux bougres, bourrée de flous et de fade out et de travellings), le ton est dur, granuleux et parfaitement contrôlé.

Mais il faut calmer les ardeurs de cette bête sauvage, qui, à force de contextualiser son récit dans la crise de 2008, entre un discours de Bush fils et d’Obama en arrière plan à la radio ou à télévision, finit par agacer. Déjà que le scénario – sans être très compliqué – nécessite à tout le moins une concentration de tous les instants, ce martelage répété, particulièrement dans la première moitié, apparait comme un bouton gênant au milieu du visage. Pas très dure à avaler cette analogie entre la gestion capitaliste des univers criminels et interlopes et celle des États-Unis; le magnifique monologue final de Cogan, cinglant, cynique et lucide, aurait été largement suffisant pour nous faire comprendre le sous-texte au texte.

Les acteurs ont tous l’espace de développer des rôles unidimensionnels (parce que film à thèse) et de rendre fascinants des caractères types du genre. Nous retenons particulièrement la performance de James Gandolfini, en ex-tueur sur le déclin qui préfère la compagnie des prostituées à celle des escrocs de son espèce, perdu dans des souvenirs qu’il étale longuement à tous ceux qui lui prêtent une oreille. Brad Pitt est toujours présent et irréprochable, Ray Liotta nous fait regretter son absence en dehors des straight-to-video, Scoot McNairy et Ben Mendelsohn ont une belle et crédible complicité. Dominik sait choisir et filmer les gueules.

Malgré sa dégaine seventies, Killing Them Softly est résolument contemporain. Alors que l’Amérique fut observée cette année au cinéma à la hauteur de quelques-uns de ses mythes fondateurs (Lincoln, Lawless, The Master), voici un excellent essai qui n’a pas peur d’aborder avec nihilisme et de front les crises politique et économique récentes. Enrobé d’un habile film de gangsters (tout comme The Dark Knight Rises l’était d’un film de superhéros cet été), se trouve donc en son noyau dense le résultat d’années d’hypocrisie, de coups de poignard dans le dos et de capitalisme sauvage. Ce qui devait en sortir allait forcément être laid et beau à la fois. Furieux, sale et obstiné : Killing Them Softly est tout cela, couplé avec le meilleur d’un genre tristement laissé de côté aux U.S of A.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.