D’emblée, on ne peut qu’être fasciné par l’aisance avec laquelle Martin McDonagh joue sur plusieurs registres à la fois. En effet, l’histoire alterne entre comédie et drame, dans un thriller enlevant. Habilement, le ton bascule tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, venant parfois déstabiliser le spectateur habitué à être cantonné dans un seul genre cinématographique. L’intrigue est séduisante, et le casting est de premier ordre : les personnages pour le moins colorés prennent toute la place.

Marty (Colin Farrell), scénariste, peine à écrire son prochain opus, ne possédant que le titre : 7 Psychopaths. Alors que l’écriture progresse et qu’il tente de cerner davantage ses psychopathes, il se rend rapidement compte à quel point la réalité et la fiction s’entremêlent. Loin d’un délire assaisonné de psychotropes, à la Naked Lunch (1991) de David Cronenberg, le film met plutôt en scène une série de coïncidences surprenantes et non hallucinatoires, à la fois drôles, sanglantes et parfois poignantes. Alors que la narration progresse et que les personnages se précisent, autant pour le scénariste que pour les spectateurs, les récits et les niveaux de narration s’enchevêtrent. Par exemple, on réalise progressivement que Marty est parvenu à créer une histoire étoffée pour un de ses personnages, mais que cette histoire – a priori fictive – ne l’est peut-être pas autant qu’il le croyait.

Dès la première séquence, un plan fixe présente deux hommes discutant interminablement, en plein jour, sur un pont à Hollywood. Soudainement, coup d’éclat, alors que le psychopathe # 1 les tue d’une balle dans la tête, laissant derrière lui deux cartes à jouer représentant un valet. Voilà certes une piste intéressante pour créer un personnage… La manière de filmer cette séquence d’ouverture, le dialogue anodin et la soudaineté du drame, n’est pas sans rappeler le style de Tarantino, avec une musique sans aucun doute choisie avec le soin d’un perfectionniste postmoderne. Bref, la table est mise pour une histoire qui promet d’être éclaboussante, notamment avec Woody Harrelson en tueur prêt à tout pour retrouver son Shih Tzu, kidnappé par Billy (Sam Rockwell) et Hans (Christopher Walken). Dans ce cas-ci, le tragi-comique se trouve incarné dans un personnage tout en contradictions. En fait, cette remarque s’applique à pratiquement tous les personnages : leur instabilité peut faire basculer l’histoire d’un côté comme de l’autre à tout moment, parsemant le récit de pirouettes narratives fort appréciables.

Notons au passage le volubile Billy (Sam Rockwell), ami fidèle de Marty, qui devient, par pitié de la part de ce dernier, co-scénariste du film. Nourri de clichés, il tente, telle une muse encombrante, de provoquer l’inspiration de Marty de multiples façons, notamment lors d’une scène d’un burlesque délectable, alors qu’il propose, dans un moment d’épiphanie exaltée, un final shootout des plus sanglants, sous la pluie, wet t-shirt inclus. La voix-off de Marty raconte sa vision de la fin parfaite, au fur et à mesure qu’il l’invente, corrigeant parfois le tir et se moquant de la vraisemblance.

Par son rythme vif, son montage dynamique, son propos tragi-comique, ses situations improbables et ses personnages pris dans un engrenage violent malgré eux, le film pourrait se rapprocher de Lock, Stock and Two Smoking Barrels (1998), ou encore de Snatch (2000) de Guy Ritchie, tout en conservant sa propre signature. En outre, on ne peut passer sous silence la performance impeccable de Christopher Walken, véritable volcan endormi, paisible à la surface, mais bouillant dans ses entrailles, provoquant chez le spectateur, dans un simple regard ou une réplique anodine, un rire teinté d’inquiétude.

En somme, Seven Psychopaths se savoure aisément, grâce aux personnages colorés, à la singularité du récit et aux nombreux revirements de situation. McDonagh joue ainsi avec ses spectateurs, venant constamment tromper leurs attentes devant sa mise en scène (voire mise en abyme) habile et fort divertissante.

Maxime Labrecque est doctorant et chargé de cours au département d’études cinématographiques de l’Université de Montréal. Ses recherches portent principalement sur le phénomène du film choral, dans une perspective interdisciplinaire. Il est membre de l’AQCC et rédacteur pour la revue Séquences et Le Quatre Trois depuis quelques années. En 2015, il a été membre du jury au Festival du Nouveau Cinéma et à Fantasia