Prenons cette occasion d’entame pour éclaircir certains points concernant la familiarité de ce critique avec Anna Karenina, c’est-à-dire l’œuvre originale, brique imposante publiée à la fin du XIXe siècle, mise en scène au cinéma une douzaine de fois depuis. Il ne l’a pas lu, voilà. Aucun commentaire ne sera donc émis quant à la qualité de l’adaptation par Sir Tom Stoppard, sur les personnages et scènes supprimés ou sur la respectabilité du travail accompli par le cinéaste Joe Wright (Pride & Prejudice, Atonement). Imaginons à cet effet que les admirateurs du roman de Tolstoï seront probablement quelque peu déçus, faisant sauvagement fi des qualités possibles de cette prestigieuse production. Entendons-nous, adapter une œuvre littéraire de 740 pages en un film de 2h10, c’est un peu comme faire rentrer la Russie au grand complet dans les Cantons de l’Est. Plusieurs bons bouts qui dépassent seront amputés, d’autres mauvais préservés question d’unité. Laissons aux spécialistes (ou zélés) le soin de répertorier ces modifications (ou agressions) et limitons notre champ à la dite nouvelle vue.

Nonobstant vos connaissances préalables, voici ce que vous devez savoir sur le Anna Karerina de Wright : qu’il s’agit d’une superproduction luxueuse, entre le théâtre filmé et le cinéma de David Lean, que la distribution, majoritairement anglaise, est hautement compétente dans son ensemble, et, le plus important pour la jeune midinette qui sommeille en vous, qu’il est question d’amours passionnés et tragiques (quoiqu’un peu pâles et confuses, nous y reviendrons). Lorsque Twilight fait de la gonflette devant le miroir le matin, c’est Anna Karenina qu’il aperçoit dans son reflet.

En visite chez son frère à Moscou afin de rapiécer un mariage déchiré par l’adultère, Karénine (Keira Knightley), aristocrate mariée à un homme d’État de Saint-Pétersbourg (Jude Law), se laissera également prendre au jeu des passions extraconjugales avec le comte Vronski (Aaron Taylor-Johnson), jeune officier militaire déjà promis à une autre. D’abord réfractaire aux avances de l’homme, Karénine succombera finalement à cet amour interdit, au risque de perdre la protection de son mari raisonnable et ses statuts mondains. Parallèlement à cette tragédie, sera raconté le parcours de Lévine (Domhnall Gleeson) ami du frère d’Anna, propriétaire terrien qui délaissa la ville pour la campagne et qui est éperdument amoureux de la douce et ingénue Kitty, d’abord promise au compte Vronski.

À la morale pardonnée, voire même délicieusement sympathique parce que vaguement naïve, Anna Karenina n’a pas de temps à perdre avec des subtilités ou préliminaires. Mais tout n’y est pas grossi, seulement gigantesque d’origine, à l’image de cette introduction à Moscou, alors que Lévine visite son ami, délire cinématographique à mi-chemin entre les comédies musicales de Baz Luhrmann et L’Arche russe d’Alexander Sokurov, la caméra prise dans une valse enivrante où le m’as-tu-vu de Wright ne cède jamais le pas à la surenchère creuse.  D’ailleurs, l’une des principales idées de mise en scène de Wright est de rendre les villes sur une immense scène de théâtre, prétexte à de nombreux morceaux de bravoure, et la campagne dans des décors réels (toutefois saturés au niveau de la photo). Sans être une idée profonde, le résultat est doux à l’œil et jamais gênant, et nous préférons ces grands coups de pinceau à un traitement esthétique plus drabe et classique (qui plairait à qui de toute façon, au public cible de littéraires spécialistes du roman russe du XIXe qui feront la file au cinéma?). Si vous êtes du genre cinéphile mercantile qui sait apprécier les spectacles de grande envergure, Anna Karenina vous garantit retour sur investissement.

[Bien sûr que Tolstoï, pratiquant l’ascétisme extrême à la fin de sa vie, doit vriller un bon coup devant l’opulence rococo du film (un budget de 31 000 000 de livres sterling quand-même), mais passons. NDLR]

Il est donc malheureux de constater que cette histoire supposément déchirante et tragique entre Karénine et Vronski ne s’élève jamais au-delà des convenances d’usage. Si nous avons à pointer un responsable, choisissons le jeune Aaron Taylor Johnson dans le rôle de Vronski, dont on ne parvient jamais à imaginer le charme, ni le charisme, ni même son intérêt pour Karénine. Et vice versa pour l’absence de flammèches, même si Mme Knigthley se tue à la tâche. D’ailleurs, l’actrice anglaise, à l’aise dans les épanchements historiques depuis bientôt une dizaine d’années, ne convertira personne ici avec son jeu intense au point d’en être crispé. Après la controverse autour de sa performance dans A Dangerous Method l’an dernier, le débat est ouvert. Mais dans ce cas particulier, difficile de pousser la méthode jusqu’à rendre crédible un amour sans borne pour une planche de 2×4 avec une moustache plaquée dessus.

À qui on donne-t-on les étoiles alors? À Jude Law tout d’abord. Le cavaleur notoire se dégote ici le rôle le moins séduisant du film, celui du mari imperturbable de Karénine, pauvre type plein de bonté mais en même temps frigide. Une deuxième, et plus petite faute de temps à l’écran, à Domhnall Gleeson dans le rôle de Lévine, qui parvient aisément à donner du relief à son histoire de cœur avec le tiers du temps consacré à Karénine et Vronski. Les yeux brillants, l’imposante chevelure rousse et les muscles saillants lorsqu’il manipule la faucille, son Lévine aurait fait frémir Dovzhenko lui-même. Vous reverrez la gueule de cet acteur très bientôt.

D’aucuns considèreront cette dernière mouture cinématographique d’Anna Karenina vulgaire et déplacée, voire même comme un affront au souvenir d’une œuvre dense et magistrale, parmi les plus respectées de la littérature moderne. Indépendamment de ces considérations qui ne concernent le cinéma qu’à demi, cette réalisation de Joe Wright ne réussit jamais à faire regretter son visionnement, et ce malgré une mollesse dans l’articulation de son histoire principale. Comme un train traversant la nuit sibérienne, Anna Karenina ne ralentit jamais sa course, reléguant à l’horizon fuyant ses quelques difficultés de parcours.

[N’a pas la prose de Tolstoï qui veut. NDLR]

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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