Lors de sa première québécoise au Festival de cinéma de la ville de Québec en septembre dernier, ce minuscule film naturaliste signé Sébastien Rose (La vie avec mon père, le prophétique Le Banquet) en surprit plus d’un, en nous incluant. Décoché en pleine poire principalement grâce à sa direction d’acteurs, irréprochable, surprenante compte-tenu de la présence de non-professionnels, particulièrement de la jeune Clémence Dufresne-Deslières dans le rôle de Sarah, insoumise, indomptable, à la fois mère, amante et fille d’un duo de mâles violents et sans repères. Déferlants dans la nuit tels des droogies des temps modernes, pillant et détruisant tout sur leur passage, défigurant l’apparente sécurité de la banlieue – ne tenant qu’à un fil – ces compagnons d’infortune sortent tout droit de la tradition romanesque du Southern Gothic, sauvages et batailleurs, envers et contre tous.

Et le récit fiche le camp sur les chapeaux de roue lorsqu’une extorsion à la pointe d’un couteau se solde accidentellement par la mort d’un professeur (Alexis Martin), le premier adulte à avoir écouté et tenté de comprendre Sarah, même si ce fut l’instant de quelques secondes. Lavée de tout soupçons par la police, l’adolescente ne pourra s’empêcher d’aller rencontrer la veuve du défunt (Sophie Lorain), sans toutefois lui dévoiler son rôle dans la tragédie. Entretemps, les mâles esseulés doivent gérer une dette gênante contractée auprès d’un gang du type peu recommandable. À travers toute cette grisaille récalcitrante, lentement se dissipera la tristesse de Sarah et de sa nouvelle mère de fortune, alors qu’elles finissent par se dévoiler et se découvrir, sans se douter du dénouement prochain de leur histoire.

D’une âpreté certaine, moins pathétique que celle de L’affaire Dumont, Avant que mon cœur bascule est extirpé de ses eaux profondes et stagnantes par des performances brutes que l’on ne veut s’imaginer dans des mains moins capables, et une mise en scène efficace et généralement transparente. Quelque chose de charmant fini par émaner du développement assez incertain de cette histoire livrée avec sincérité, presque dévoilée comme les nombreuses entrées du journal intime de Sarah, pleines de phrases raturés et d’aveux maladroits.

Si la sauvagerie des premiers instants laisse malheureusement place à l’établissement d’une fable convenue sur le passage à l’âge adulte, moins une scène étrangement décalée de siège d’une maison cossue, les acteurs s’acquittent néanmoins de leur tâche de rendre avec inspiration des personnages évidemment difficiles et opaques aux premiers abords. La présence répétée d’Alexis Martin dans le rôle du professeur qui continue de hanter Sarah après sa mort permet d’ailleurs quelques scènes touchantes et peu communes dans notre cinéma. Mention d’honneur également à Sébastien Ricard dans le rôle peu reluisant du chef de meute dépassé par les événements.

Avec Over my Dead Body, Laurence Anyways, Camion et maintenant ce film, l’on est à se demander ce qu’il faut pour que les aillent voir notre cinéma, surtout à la lumière des récentes controverses entourant l’apparente impopularité des films québécois en salle (le pire bilan depuis 2000). Avant de sauter aux conclusions, voyons comment ce film s’en tirera dans les prochaines semaines. Ici nos doigts sont croisés.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.