À trop vouloir brosser le portrait d’une génération, une œuvre risque d’engourdir son spectateur dans un didactisme aliénant. Dans Nuit #1, le premier long métrage d’Anne Émond, il est question des « jeunes adultes », incarnés en Clara et Nikolai, deux âmes perdues en quête de sens après ce qui devait s’avérer une aventure d’une nuit. Elle, 27 ans, enseignante d’une classe de troisième, lui, immigré ukrainien de 31 ans, « artiste » sans travail ni argent. Ils se rencontrent donc dans un rave et se retrouvent chez Nikolai, pour un 20 minutes de ça va ça vient où rien ne nous est épargné, surtout pas le malaise coïtal, bien sûr parce que vingt-cinq ans après Pierre dans Le Déclin, les canadiens-français, même d’adoption, viennent encore tout croche, s’excusant entre deux soupirs identitaires.

Ce malaise nous est transmis comme une IST lorsque ce couple de fortune se lance dans de longs monologues sur le Québec, l’art, la carrière, le cul, le couple, la solitude, la vie, bref. Qui dit monologues dit écriture, et Anne Émond – par insécurité peut-être? – règle son scénario à la virgule près. Un réel talent de scénariste est audible, mais la réalisatrice ne peut s’empêcher de retenir son film, au sujet sauvage en forme de cri, de prendre son envol. Un peu comme cette scène centrale de poursuite dans la rue, Clara se débattant dans les bras de Nikolai qui la retient, clin d’œil à Carax quand ça se transforme en chorégraphie contrôlée, nous sentons qu’Émond ne sait sur quel pied danser. Constat d’une frange désincarnée de la société, récit intimiste sur le parcours particulier de deux jeunes à l’aube de leur vie d’adulte, réflexion nationaliste sur notre culture et notre langue? Un peu de tout (et c’est très bien comme ça), mais l’aspect télégraphié des échanges, malgré le travail remarquable de Catherine de Léan et de Dimitri Storoge, et la réalisation somme toute inintéressante donnent un film qui au final ressemble à une pizza all dressed, du genre que l’on mange frette un matin de lendemain de party. Est scotchée une finale semi-lumineuse de porte entre-ouverte sur quelque chose comme le bonheur, qui, un peu comme dans celle Curling de Denis Côté, nous parait du défilement.

Tout cette grisaille dans notre cinématographie, qu’elle soit au moins assumée, parce que nous en sommes presque (pitié) à reconsidérer notre opinion des films de Xavier Dolan.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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