Si vous connaissez les codes de la franchise Bond un tant soit peu, vous savez que les films qui la composent débutent généralement sur les chapeaux de roues. Que ce soit en skis, en surf, en avion, ou au volant d’une Aston Martin argentée : si votre attention n’est pas captée dès les premières minutes, elle ne le sera jamais. Déroger aux traditions comme celle-ci, qui permirent à ce Skyfall d’être le 23e film d’une série célébrant cette année son cinquantième anniversaire, serait dénaturer l’essence même de ce qui charme encore aujourd’hui ses millions de fans. Le défi est donc de respecter les conventions établies depuis Dr. No, tout en se permettant de les transcender afin de ranimer la pertinence de l’agent secret. Demain ne meurt jamais.

Il est justement question de résurrection dans Skyfall, alors qu’au dénouement d’une entame à couper le souffle où est poursuivi un terroriste en camionnette, en moto, puis sur le toit d’un train, Bond reçoit par accident une balle d’une agente collègue, avant de disparaitre et d’être considéré comme mort.

Aucune raison de s’en faire. Si vous connaissez votre cinéma populaire un tant soit peu, vous savez qu’on ne tue pas le héros d’une franchise aussi lucrative au tiers de l’intrigue. Suivant une idylle de quelques heures sur une plage paradisiaque, profitant de sa mort en compagnie d’une jolie brunette, Bond reprend du service après qu’une attaque à la bombe fait plusieurs morts dans les bureaux du MI6 (services de renseignements anglais). Des pressions se font sur sa directrice M (Judy Dench, reprenant son rôle pour une septième fois), supérieure de Bond, pour qu’elle tire sa révérence, le cyberterroriste Silva (Javier Bardem), auteur de l’attentat meurtrier, s’est emparé de la liste de tous les agents du MI6 et la divulgue sur Internet, et Bond commence à sentir le poids des nombreuses blessures, femmes fatales et martinis sur son corps et son âme. L’heure n’est plus à la rigolade et aux jeux d’esprit, la fatigue s’installe tranquillement et la flamme vacille au vent.

Casino Royale mit d’emblée cartes sur table : le nouveau règne de Daniel Craig dans le rôle Bond allait se faire les deux pieds dans la modernité, celle d’un monde brutal, désabusé et en perte de repères. Celle de Paul Greengrass et de la série de films Jason Bourne. Terminées les bonnes vieilles guerres contre les communistes; aujourd’hui l’ennemi est invisible et n’a d’allégeance que pour ses propres intérêts abstrus. Alors que les frontières entre les pays s’amincissent, le patriotisme perd de son lustre, de sa nécessité. Ces réalités, figurant au centre de Skyfall, donnent à voir un récit dont l’agenda semi-nihiliste impressionne autant par son sérieux que par son rejet des vieilles normes qui astreignent la franchise (ou qui la constitue intrinsèquement, diront certains). Comment effectivement ne pas donner l’impression d’être au-dessus des romans de Ian Flemming et des origines machistes de Bond par exemple qu’en laissant planer le doute sur de possibles expériences homosexuelles de l’agent par le passé? Cette insolence, qui d’ailleurs ne jure pas avec le caractère de Bond, serait donc peut-être cette ultime façon de résister ou à tout le moins de supporter la mélancolie ambiante, celle qui plane au-dessus du film à partir de sa moitié et qui ne le lâchera pas jusqu’à sa finale magnifique, à ranger parmi les meilleures de la série.

Si la schizophrénie est manifeste, ce qui nous rend familier ce cher 007 est également présent dans une certaine mesure, à savoir les décors exotiques, les jolies jeunes femmes et les scènes d’action enlevantes. Le tout dans un chic emballage gracieuseté Sam Mendes (American Beauty, Revolutionary Road), qui s’en tient à une forme classique tout en se permettant quelques morceaux de bravoure qui feront assurément date. Nous pensons particulièrement à l’introduction de Silva dans un long plan fixe, maintenu alors qu’il s’approche lentement de la caméra, jusqu’à ce que son visage déformé prenne la totalité de l’écran. Du génie, laissant toute la place à la performance excentrique et jouissive de Bardem, évoquant autant le Joker que Hans Gruber dans Die Hard.

Lorsque le fascinant Silva n’est pas à l’écran, Skyfall ressemble parfois à de la triste peinture à numéro, particulièrement dans la première heure en compagnie d’une Bond girl plus protocolaire qu’intéressante, surtout lorsque l’autre femme du récit, M, est aussi intrigante et charismatique. La stucture du scénario dans ces moments, du type Bond trouve un objet en tuant un méchant qui l’amène à l’autre bout du monde et qui lui permet de rencontrer une femme qui lui présentera le méchant en chef, sent le réchauffé. Mais voilà bien peu entre une intrigue principale (M et son rôle de mère adoptive pour Bond) et des scènes d’action (Silva et le métro de Londres, qui rappelle The Dark Knight) qui font mouche. Nous n’en demandons pas plus, même si nous aurions aimé que les origines de l’agent soient plus explorées, car ici elles ne servent qu’à faire avancer le récit.

À force de vouloir tuer et faire renaitre James Bond, il devient de plus en plus difficile d’imaginer les avenues qu’emprunteront les prochains films de la franchise. La formule – le squelette quoi – constamment fracassée en mille morceaux depuis 2006, il sera intéressant de voir qui prendra le flambeau de la série alors qu’elle se trouve dans une abyssale impasse thématique. Peu importe, nous serons tout de même assis en première rangée, espérant passer un aussi bon moment que durant ce Skyfall réglé comme une montre Omega à 5 000 $. Du grand divertissement.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.

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