À qui comparerons-nous le jeune cinéaste grec Yorgos Lanthimos? Sommes-nous les seuls à vouloir tenter le tracement de réseaux autour de ses films dans le but d’ancrer leur réception? Il y aurait bien sûr Michael Haneke, pour la froideur versant parfois dans le caustique. Ou peut-être Robert Bresson, pour l’ascétisme dans la réalisation, révélant à mesure, à la manière d’un oignon que l’on épluche, le visage caché des êtres et de leurs désirs. L’exercice s’avère complexe, tant les images de Lanthimos résonnent sur des fréquences encore inédites. Si nous avons donc à aborder son dernier film en date, Alps, plus brulant qu’il ne laisse entendre, peut-être serait-il préférable de tout simplement le comparer à son précédent, le farouche Dogtooth (notre critique).

Un ambulancier, une infirmière, une gymnaste et son entraineur forment le collectif Alps. Entre troupe de théâtre amateur et groupe d’action altruiste, ses membres font dans un domaine peu contingenté : contre un montant X, ils incarneront une personne récemment décédée qui vous fut chère. Vous deviendrez alors les metteurs en scène de vos souvenirs les plus marquants du disparu et parviendrez ainsi à palier à leur absence. Sous les auspices du despotique ambulancier surnommé Mont-Blanc, les membres s’investissent totalement dans leur rôle : un geste bâclé ou un mot oublié et c’est au retour les coups de pied et de bâton. Lorsque infirmière se rapprochera de son propre chef de la famille d’une jeune joueuse de tennis récemment décédée et trouvera en eux des parents d’adoption, c’est l’intégrité même de Alps qui sera mise en danger.

Sous des couverts formalistes privilégiant une rigidité et une austérité dans la construction de son rythme et de ses plans, Alps cache en son sein un traumatisme profond, celui du deuil qui ne se vit pas, de la page qui n’est pas tournée. Ces histoires rejouées, illustrées avec un pathétisme voisin de l’humour noir, sans épanchements dramatiques gênants, nous rappellent que confrontés à la mort de ceux qu’on aime, nous serions prêts à tout afin de conserver clairement leur souvenir. Du jeune homme qui demande à infirmière de jouer l’une des disputes qu’il eut avec sa femme à la vieille femme aveugle qui est contente de revivre le quotidien de son ancien ménage, c’est au final la somme des petits moments, joyeux ou non, qui obsède et que nous voudrions revivre de nouveau.

Superposée à cette réflexion sur la mort s’en trouve une sur le métier d’acteur. Trouvant réconfort et affection dans leurs rôles de substitution, les interprètes de Alps sont autant nécessiteux que les endeuillés et flirtent constamment avec le danger de ne plus vouloir se départir d’une attention chargée de sens. L’idée est riche, et que soit demandé en leitmotiv aux personnages du film quel est leur acteur hollywoodien préféré ne fait confirmer l’intérêt que Lanthimos porte aux notions de jeu et de représentation dans son cinéma et dans celui général.

Après Dogtooth, Lanthimos démontre qu’il sait travailler ses idées fixes (dissection des relation interpersonnelles et de ce qui conditionne la dépendance affective) et que son intransigeance finira par convaincre ses plus fervents détracteur (ils sont apparemment plusieurs en Grèce). Plus triste, moins déchaîné que ce film nominé à l’Oscar du meilleur film étranger en 2011, Alps creuse tout de même les mêmes sillons formels, tout en ajoutant une couche de sens à une œuvre qui devient aujourd’hui difficile à nier.  Si ce film atypique n’est définitivement pas pour tout le monde, il intriguera et habitera les plus curieux, à la manière d’un songe lucide dont on ne veut perdre le souvenir au réveil.

Jason Béliveau

Jason Béliveau est directeur de la programmation pour l’organisme de diffusion d’événements cinématographiques Antitube à Québec. Membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, il est rédacteur en chef du Quatre trois depuis sa création en 2011. Il écrit également pour Spirale et participe à l’émission de radio Situation critique sur les ondes de CKRL.